341 pages. 450 témoins. 57 incidents documentés dans 11 régions. Le rapport publié le 2 avril par Human Rights Watch sur le Burkina Faso est un véritable acte d’accusation nommant Ibrahim Traoré lui-même, six commandants militaires et les chefs du JNIM parmi les responsables potentiels de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. Et un appel explicite à la CPI, dont Ouagadougou a annoncé vouloir se retirer.
Human Rights Watch a mis neuf chiffres au cœur de son rapport publié le 2 avril : 1 837 civils tués, 57 incidents, 11 régions, 450 témoins, 341 pages. Et un nom en tête de liste des responsables potentiels : Ibrahim Traoré, capitaine, président de la transition, commandant suprême des forces armées du Burkina Faso.
Le document, intitulé « Personne ne pourra s’échapper », couvre la période janvier 2023 à août 2025. Il documente les exactions commises par deux parties au conflit : l’armée burkinabè avec ses supplétifs des Volontaires pour la Défense de la Patrie, auxquels sont imputés 1 255 morts dont 193 enfants ; et le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, responsable de 582 morts dont 15 enfants.

HRW reconstitue les chaînes de commandement, s’appuyant sur les travaux de Security Force Monitor, pour établir qui savait, qui ordonnait, qui laissait faire. L’ONG conclut que les meurtres et déplacements forcés de civils, en particulier au sein des communautés peules systématiquement accusées de complicité avec l’insurrection, s’inscrivent dans une campagne généralisée relevant des crimes contre l’humanité.

La portée politique du rapport tient précisément à cette reconstitution des responsabilités. En nommant Traoré et six hauts commandants militaires burkinabè comme potentiellement responsables au titre de la responsabilité de commandement, HRW franchit le seuil qui distingue la documentation humanitaire de l’interpellation judiciaire. Iyad Ag Ghaly, chef suprême du JNIM déjà sous mandat d’arrêt de la CPI pour des crimes au Mali entre 2012 et 2013, et quatre commandants du groupe armé figurent dans la même liste.
L’ONG appelle le Bureau du Procureur de la CPI à ouvrir un examen préliminaire. Le timing n’est pas anodin : en septembre 2025, le Burkina Faso, aux côtés du Mali et du Niger, a exprimé son intention de quitter la Cour pénale internationale. HRW prend soin de préciser un point juridique essentiel : ce retrait ne bloquerait pas automatiquement la compétence de la Cour. En vertu du Statut de Rome, le retrait ne prend effet qu’un an après notification officielle au Secrétaire général de l’ONU, et ne couvre pas les crimes commis avant cette date. La fenêtre reste ouverte.
Ouagadougou a répondu par la voix du ministre de la Justice, évoquant la promotion du « vivre ensemble » comme priorité gouvernementale. La junte a par ailleurs expulsé la représentante de l’ONU dans le pays à la suite d’un précédent rapport onusien sur les violences contre les enfants. Le schéma est désormais rodé : nier, expulser, contre-attaquer sur le registre de la souveraineté.
Ce que le rapport de HRW modifie fondamentalement, c’est le registre dans lequel la communauté internationale peut désormais parler du Burkina Faso. Non plus celui de la crise sécuritaire difficile à gérer, mais celui de l’atrocité documentée dont les responsables sont identifiés. Pour Ibrahim Traoré, qui a fait de la posture souverainiste et anti-occidentale le cœur de sa légitimité, c’est une contrainte nouvelle : chaque voyage à l’étranger, chaque forum international, chaque partenaire potentiel devra désormais composer avec ce dossier.
L’impunité a longtemps prospéré dans l’obscurité. HRW vient d’allumer une lumière. Ce qu’on en fait est une autre question.
Mais ce rapport porte aussi un avertissement qui dépasse Ouagadougou. À Niamey, le général Tiani institutionnalise depuis quelques jours ses propres supplétifs civils armés, les Domol Leydi, sur un modèle structurellement identique à celui des VDP burkinabè : recrutement communautaire, encadrement militaire minimal, déploiement dans des zones que l’armée régulière ne contrôle plus. HRW vient de documenter, preuves à l’appui, où cette logique conduit. Les 1 255 civils tués par les VDP et l’armée burkinabè entre janvier 2023 et avril 2025 sont le résultat prévisible d’un système qui arme des milices sans chaîne de responsabilité, dans un contexte de guerre et d’impunité totale. Si le Niger ne tire pas la leçon du dossier burkinabè, il en reproduira les crimes. Et la prochaine fois, les noms cités seront nigériens.
Source : Human Rights Watch, « Personne ne pourra s’échapper », 2 avril 2026. — MDMG Sahel, Observer. Analyser.


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