Ibrahim Baré Maïnassara était un soldat sincère, très humain, apolitique qui aimait profondément son pays. C’est lorsqu’il a cessé de l’être qu’il a signé sa propre condamnation. Vingt-sept ans après son assassinat sur le tarmac de Niamey, ce que sa mémoire mérite c’est la vérité d’un homme rattrapé par la plus vieille tentation du monde : croire que l’amour de son pays lui donnait le droit de le gouverner sans le consentement de son peuple.

Par Hamid Amadou N’gadé

Le général Ibrahim Baré Maïnassara

Ce 9 avril 2026 marque le vingt-septième anniversaire de la mort du général Ibrahim Baré Maïnassara, abattu en 1999 sur le tarmac de l’aéroport de Niamey par les éléments de sa propre garde présidentielle. Chaque année, la date revient avec son cortège de commémorations, de portraits en uniforme et de formules convenues sur un homme qui « aimait son pays ». La formule n’est pas fausse. Mais elle est gravement insuffisante. Dire d’un dirigeant qu’il aimait son pays, c’est souvent la manière la plus douce d’éviter de dire ce qu’il en fit.

Pour ceux qui n’étaient pas nés en 1999, ou qui étaient trop jeunes pour comprendre ce que traversait le Niger entre 1996 et l’assassinat de Baré, la chronologie s’impose d’abord dans sa réalité factuelle. Le 27 janvier 1996, le général renverse le régime démocratiquement élu de Mahamane Ousmane, premier président de la IIe République. Le Conseil de salut national (CSN) qu’il codirige annonce solennellement que les militaires s’en iront après la tenue d’élections libres. C’est la promesse fondatrice, celle sur laquelle repose toute la légitimité du putsch. Et c’est précisément cette promesse qu’il brisera.

La trahison de la parole donnée

Quelques mois seulement après le coup d’État, Baré se porte candidat à l’élection présidentielle. La manœuvre, à elle seule, résume l’ambiguïté fondamentale du personnage : un homme qui se dit serviteur de l’État, mais qui, confronté à l’exercice du pouvoir, n’a plus la force de s’en défaire. Ce qui suit est documenté et incontestable. Lorsque les résultats du scrutin menacent de lui être défavorables, il dissout la Commission électorale nationale indépendante (CENI), l’organe même chargé de garantir la sincérité du vote. Il en substitue une autre, à sa main, et se déclare vainqueur. Le Front pour la restauration et la défense de la démocratie (FRDD), coalition de l’opposition, contestera cette légitimité usurpée jusqu’au bout, sans jamais fléchir ni devant les sollicitations ni devant la répression.

Il est important, ici, de ne pas effacer la part d’influence extérieure dans ce tournant. La France, qui entretenait avec le Niger des liens militaires, économiques et diplomatiques étroits, n’a pas fait obstacle à ce glissement autoritaire. Elle a, au contraire, accompagné tacitement la stabilisation d’un régime avec lequel elle pouvait traiter, au détriment des formations démocratiques qui avaient pourtant émergé légitimement des conférences nationales du début des années 1990. Cette thèse est loin d’être complotiste : c’est le schéma que la Françafrique a appliqué, avec des variantes, sur l’ensemble du continent pendant des décennies. Baré n’en fut pas seulement le bénéficiaire passif ; il en fut, à certains égards, le produit. Il disait, pour justifier le coup d’État de 1996, être venu pour deux choses, qui étaient la cause de l’impasse institutionnelle et dont la conséquence était la cohabitation : changer le mode de gouvernance pour aller vers un régime présidentiel et modifier le code électoral, notamment au niveau des élections législatives, pour aller vers un mode de scrutin à même de garantir une majorité capable de gouverner convenablement. Mais au bout de deux mois il a commencé à changer de discours parce que derrière, la France sous le premier gouvernement Chirac — avec Foccart à la manœuvre — lui a fait changer d’avis en lui disant qu’il faut surprendre les partis politiques en organisant des élections et « tu passeras au premier tour »… on connaît la suite.

Un homme fort qui ne contrôlait pas grand-chose

Ce que la mémoire omet encore plus volontiers, c’est la fragilité structurelle du pouvoir de Baré. Les travaux de Boubacar Issa Abdourhamane, publiés dans Politique africaine dès 1999, l’établissent avec précision : le général n’a jamais véritablement maîtrisé l’institution militaire à laquelle il devait son trône. Plus troublant encore, l’hypothèse avancée par des sources militaires de l’époque, et depuis confirmée par le chef d’escadron Daouda Mallam Wanké lui-même, est que Baré n’était pas le principal architecte du putsch de janvier 1996, mais un acteur de second rang, propulsé au devant par des officiers qui le manœuvraient autant qu’il les commandait.

Ces mêmes officiers — Wanké, Moumouni Boureima, plusieurs commandants d’unités stratégiques de la capitale — constitueront le noyau dur du Conseil de réconciliation nationale qui le renversera en avril 1999. Dès mars 1994, soit deux ans avant le coup d’État, certains d’entre eux avaient déjà été accusés de préparer un putsch. Ce détail n’est pas anecdotique : il signifie que la liquidation de Baré n’était pas une réaction à ses erreurs, mais l’aboutissement d’un projet antérieur, mené par ceux-là mêmes qu’il croyait tenir.

La prédation comme mode de gouvernement

Sur le plan économique, le régime Baré a fonctionné selon une logique de captation systématique des ressources de l’État par un cercle restreint. Son frère Djibril Baré, cadre de la BCEAO devenu conseiller spécial à la présidence, en fut l’éminence grise la plus visible, surnommé « vice-président » par la presse locale, tant son emprise sur les nominations, les marchés publics et les instruments de propagande du régime était réelle. Les privatisations engagées dans le cadre des accords d’ajustement structurel de 1996 ont été détournées au profit d’un réseau familial et clientéliste : l’Office du lait du Niger racheté par le beau-frère du Président, des monopoles d’importation de cigarettes attribués à des proches, les marchés d’impression et de fournitures d’équipement confiés à des hommes d’affaires liés aux officiers du cercle putschiste.

Pire : des éléments documentés font état d’une criminalisation assumée de l’économie politique du régime. En avril 1998, l’avion présidentiel est dépêché à Abidjan pour rapatrier à Niamey des généraux proches de Mobutu, fraîchement expulsés du Mali, dans l’espoir de bénéficier des ressources — or, diamants — dont ils étaient supposés être les dépositaires. En septembre de la même année, un avion provenant d’Amérique latine atterrit à Niamey sous escorte militaire avec à son bord de faux dinars bahreïnis en quantités importantes. La police suisse remontera la filière jusqu’aux plus hauts sommets de l’État nigérien. Des rumeurs persistantes évoquaient, en début 1999, un trafic d’armes vers des mouvements de rébellion, le Libéria et la Sierra Leone d’alors étant cités parmi les destinations.

Il serait inexact de réduire Baré à un prédateur cynique. Ses contemporains témoignent d’une sincérité patriotique réelle, d’une sensibilité aux questions de développement, d’une volonté de faire. Mais la sincérité des intentions ne suffit pas à absoudre les actes d’un chef d’État. L’histoire ne juge pas les intentions ; elle juge les systèmes que l’on met en place et les conséquences qu’ils engendrent pour les populations.

Le verdict de l’Histoire

La mort de Baré, abattu par sa propre garde, n’a pas provoqué le soulèvement populaire que son assassinat aurait pu déclencher si le régime avait disposé d’une vraie base sociale. Le silence qui a suivi son exécution sur le tarmac est lui-même un verdict. Il dit l’épuisement d’un pays soumis à trois ans de crise larvée, de répression de l’opposition, de prédation économique et de légitimité bafouée.

Ce 9 avril, commémorer Ibrahim Baré Maïnassara est légitime. Un homme est mort, dans des circonstances qui n’honorent personne, par la violence de ceux qui l’avaient porté au pouvoir. Mais commémorer ne signifie pas révérer. La vérité que l’on doit à ceux qui n’étaient pas nés à cette époque, c’est que le Niger a payé au prix fort les ambitions d’un officier sincère qui, au moment décisif, a choisi le pouvoir contre sa parole, et qui s’est laissé enfermer, par calcul, par faiblesse, par influence extérieure, dans un système dont il a fini par être lui-même la première victime.

Vingt-sept ans plus tard, alors que le Niger vit sous un autre uniforme et une autre rhétorique, la leçon reste entière : le patriotisme déclaré ne vaut que ce que les actes en font. Et les actes, eux, ne mentent pas.

Hamid Amadou N’gadé


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