Une circulaire du ministère de l’Intérieur, adressée aux gouverneurs de Diffa et de Zinder, instruit le renvoi au Tchad de la communauté arabe des Mohamid, installée dans l’est nigérien depuis 1980. Fonctionnaires, commerçants, éleveurs, militaires : la mesure frappe indistinctement des hommes et des femmes dont plus de 80 % sont nés au Niger et détiennent des papiers réguliers. En engageant une épuration administrative dans une région où ISWAP et Boko Haram restent actifs, la junte assume d’ajouter à la menace djihadiste une fitna de sa propre fabrication.

Message radio du ministère de l'Intérieur ordonnant le renvoi des Arabes Mohamid
Le message radio adressé par le ministère de l’Intérieur aux gouverneurs de Diffa et de Zinder.

Cette décision, ségrégationniste s’il en fut, est tout simplement stupéfiante. Ceux qui l’ont prise en ont-ils vraiment évalué la signification et les conséquences humaines, sociales et politiques ?

Les Mohamid sont une communauté arabe pastorale venue du Tchad en 1980, il y a donc presque un demi-siècle. Ils sont principalement installés dans les six départements de la région de Diffa. Une petite partie l’est dans le département de Gouré, région de Zinder. Sur le plan administratif, depuis leur arrivée, les Mohamid se sont fait enregistrer comme administrés des différents chefs de canton kanouri de la région. Quelques rares tribus sont affiliées à des groupements nomades locaux.

Les Mohamid sont des pasteurs très nomades. Leur modèle de nomadisme est intelligent : s’ils s’établissent dans des campements fixes qui prennent parfois l’allure de véritables villages, avec école et case de santé, leurs troupeaux de dromadaires restent très mobiles. Chaque année, à la fin des récoltes agricoles, les troupeaux sont conduits au Nigeria, dans l’État de Jigawa au sud de Kano, dans les États de Kaduna, du Plateau et au-delà. Ils n’en reviennent qu’à l’approche de la saison des pluies, pendant laquelle ils s’établissent dans des campements au nord de la zone agricole afin d’éviter les conflits avec les agriculteurs.

Grâce à cette mobilité intelligente, leurs animaux se reproduisent convenablement et jouissent d’un embonpoint remarquable. Pour ces deux raisons, la communauté des Mohamid est relativement prospère, ce qui fait que nombre de ses jeunes s’adonnent au commerce et au transport.

Tous les Mohamid vivant aujourd’hui au Niger possèdent des pièces d’état civil et des documents de voyage nigériens. Plus de 80 % d’entre eux sont nés au Niger. Leurs enfants fréquentent normalement les établissements scolaires. Certains ont fait des études universitaires, d’autres sont fonctionnaires, d’autres encore servent dans les forces de défense et de sécurité et s’acquittent de leurs devoirs avec dévouement et vaillance. Plusieurs sont installés comme commerçants dans des villes comme N’guigmi et Diffa.

La communauté Mohamid, du fait de sa richesse et de son pouvoir d’achat, est l’un des principaux piliers de l’économie de la région de Diffa. Dégager les Mohamid de cette région, ainsi que se le propose la junte, revient à mettre à bas l’économie locale. Aucun esprit lucide ne saurait concevoir pareille ruine, dont les effets seraient comparables à ceux d’une guerre tant les conséquences sociales seraient dévastatrices.

Mais au-delà des considérations économiques, que signifie cette décision sur le plan moral et politique ? Le Niger, tel qu’il est devenu, n’a-t-il pas déjà assez de problèmes pour que ceux qui le dirigent se permettent de tels actes irresponsables et gratuitement provocateurs ? Qu’ont-ils fait, que nous ignorons tous, ces Mohamid, pour qu’un beau matin on nous annonce brutalement qu’ils ne sont plus désirables et qu’ils doivent retourner d’où ils sont venus, c’est-à-dire le Tchad ?

Les Mohamid qu’on veut chasser sont à plus de 80 % nés au Niger et ne sont donc pas venus du Tchad pour y retourner. On veut les déraciner de façon brutale, arracher des enfants à leur terre natale, les obliger par la force à aller dans un pays qu’ils ne connaissent pas et auquel ils n’ont aucun attachement.

Le gouvernement est-il sûr d’être assez fort pour imposer aux Mohamid de quitter le pays où ils sont nés et auquel ils sont attachés ? Se sent-il vraiment capable de faire sortir de leurs maisons des milliers de personnes et de leur imposer l’exil ? Et puis, qui dit que le Tchad va les accepter ? Pourquoi le Tchad les accepterait-il ? S’il accepte les Mohamid aujourd’hui, est-ce à dire qu’il acceptera demain tous les Kanembou du Niger, tous les Toubous du Niger, tous les Arabes de l’Est du Niger, sous prétexte d’origines anciennes ?

Le gouvernement du Tchad, conscient des réalités du voisinage et des responsabilités humaines, accueille en ce moment avec générosité près de deux millions de réfugiés soudanais en détresse. Et l’idée stupide de refouler les milliers de Peuls venus du Niger et établis au Tchad depuis les années 1980 ne lui a jamais effleuré l’esprit.

Messieurs de la junte, ressaisissez-vous pendant qu’il est encore temps. Vous avez déjà à faire face aux terroristes de l’ISWAP et de Boko Haram à Diffa ; n’ajoutez pas une crise interne supplémentaire. Ce que vous voulez faire constitue un danger de plus pour la stabilité du pays. Renoncez-y. Vous avez déjà causé trop de torts à ce pays, n’en rajoutez pas, s’il vous plaît.

Tiani se croit souverain du Niger et considère que les droits des citoyens sont à sa merci, qu’il peut en faire ce que bon lui semble. N’a-t-il pas déjà décidé de nous retirer, à nous autres ses opposants, notre nationalité ? Qui a-t-on jamais vu faire cela ? C’est avec la même arrogance qu’il ordonne aujourd’hui d’arracher leurs pièces d’état civil, pourtant délivrées légalement, à des hommes, des femmes et des enfants, pour les renvoyer tels des animaux errants vers le Tchad. Avec notre nationalité à nous, il s’est contenté de prendre un acte sans aucune valeur juridique, qui ne nous retirera jamais notre nationalité, laquelle est notre droit inaliénable. Avec les Mohamid, il aura affaire à des hommes imbus de leurs droits et de leur fierté, et ce sera tout sauf une partie de plaisir. Il comprendra alors ce que cela signifie d’être un humain, le contraire de l’animal.

Hamid Amadou N’gadé


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