
Au Mali, premier État du Sahel central à être capturé par une junte militaire, les événements de ces derniers jours ne sont pas seulement un révélateur tragique de la faillite d’une clique d’officiers assoiffés de pouvoir ; ils sont aussi annonciateurs d’une suite prévisible de désillusions qui risquent de placer les groupes armés djihadistes dans un rôle qu’ils n’ont peut-être jamais rêvé eux-mêmes de tenir de si tôt.
Le communiqué publié par le JNIM le 30 avril 2026 sur sa plateforme az-Zallaqa confirme que ce basculement est désormais assumé. Le groupe y formule un projet politique : appelant « toutes les forces vives de la nation malienne » à constituer un front commun incluant partis politiques, forces armées, autorités religieuses et chefs traditionnels, il se pose explicitement en architecte d’une « transition pacifique, responsable et inclusive », dont l’instauration de la Charia constituerait, précise-t-il, « l’une des priorités essentielles ». Cette bascule de registre, du communiqué opérationnel à la déclaration programmatique, marque un seuil que peu avaient anticipé aussi tôt.
À la lumière de ces événements, beaucoup peuvent comprendre à présent l’alerte lancée, en juillet 2025, par l’avocat et homme politique burkinabè, Hermann Yameogo, sur les réseaux sociaux. Cette alerte lui avait valu un enlèvement et une séquestration de quelques jours par les escadrons du capitaine Ibrahim Traoré, le dirigeant populiste de l’une des juntes les plus cruelles que « le pays des hommes intègres » ait jamais connues.
À travers sa tribune, le vieil homme de 77 ans, s’était cru en devoir d’attirer l’attention de tous, dirigeants comme citoyens, sur « le risque de mutation de la guerre terroriste en guerre de libération nationale ». Ce risque, il l’associait à l’appropriation par les groupes armés de revendications légitimes de pans entiers de la population, ignorées voire réprimées par le pouvoir en place.
Au nombre de ces revendications, il avait cité cinq principales, dont la justesse ne devrait échapper à personne : « libération des détenus politiques, résolution de certains dossiers judiciaires sensibles, retour des exilés, réhabilitation de la vie démocratique et pacification nationale ». Ce sont là des revendications, toujours d’actualité dans chacun des pays du Sahel central ; mais aucune des juntes de la région n’est encore prête à les accepter.
Au Burkina Faso, elles avaient été posées, à l’époque, comme préalables à tout dialogue par les groupes armés (JNIM surtout) ; et Me Yameogo y avait vu, à juste titre, un danger que peu soupçonnent : « en apparaissant comme les nouveaux porteurs des aspirations populaires à la justice, à la vérité, à la réconciliation et à la légitimation démocratique, ces groupes armés sont en train de brouiller les lignes, de fondre le combat terroriste dans un discours de lutte pour la noble libération nationale ».
Selon Me Yameogo, il y a un enseignement de l’histoire qu’il serait malheureux d’ignorer : « de nombreuses guerres dites terroristes ont muté en conflits de type guerres de libération, lorsque les causes populaires et les frustrations collectives ont été récupérées et instrumentalisées par des groupes violents, devenus (dans l’imaginaire de certains) les derniers recours face à un État perçu comme fermé, injuste ou autoritaire ».
Aussi, tenant compte de cet enseignement, Me Yameogo avait conclu sa tribune en formulant deux recommandations : d’abord, reprendre en main l’agenda du dialogue national, comme moyen d’éviter cette dangereuse mutation de la guerre terroriste en guerre de libération nationale ; et enfin, rouvrir les espaces de discussion, réconcilier les fils du pays entre eux et donner des gages clairs d’un retour à une gouvernance fondée sur le droit, la justice et l’inclusion.
Aujourd’hui, à la faveur des événements en cours au Mali, les plus lucides peuvent voir que la mutation dont parlait Me Yameogo y est déjà en marche. La junte malienne, en refusant d’accéder aux demandes légitimes des acteurs civils, a permis au JNIM de se poser en acteur incontournable de toute évolution future du pays. Les indépendantistes du Front de libération de l’Azawad le reconnaissent déjà comme partenaire dans leur lutte contre le pouvoir militaire de Bamako ; tandis que certains acteurs politiques non armés, notamment la coalition dirigée par l’Imam Mahmoud Dicko, ne font pas mystère de leur intention de l’inclure comme partie dans son schéma de sortie de crise.
Ce constat, des voix venues de l’intérieur même des appareils militaires sahéliens commencent à le formuler, avec une franchise qui tranche avec le discours officiel. Un général d’un pays de la région, s’exprimant sous couvert d’anonymat, résume la mécanique en cours en des termes dépouillés de toute rhétorique : « Ils vont d’abord asphyxier Bamako et semer la psychose, avant de la frapper. Ce sont de grands stratèges et de très bons logisticiens. » La séquence des attaques du 25 avril, coordonnées simultanément sur sept localités dont la capitale, Kati, Gao, Kidal et Sévaré, donne à cette analyse une résonance immédiate. Le JNIM ne frappe pas au hasard ; il construit un rapport de force, étape par étape, théâtre par théâtre.
Ce rapport de force a désormais une traduction politique que des observateurs proches des dossiers sahéliens n’hésitent plus à nommer. « Ils ont atteint un niveau de puissance qu’aucune gouvernance politique ne peut se faire au Sahel sans eux », note l’un d’eux. « Ils sont devenus l’acteur politique principal au Sahel, grâce à l’incompétence de ces juntes. » Une autre source, suivant de près les dynamiques sahéliennes, va plus loin encore : « Le JNIM s’affirme comme la seule force au sein du pays et clarifie sa vision du futur État malien. Les partis politiques et les forces démocratiques doivent réfléchir profondément et ne pas se tromper d’analyse. Nous rentrons dans une phase cruciale et déterminante pour l’avenir. »


La déclaration générale du 30 avril vient refermer la démonstration. Dans ce texte, le JNIM salue ses combattants, qualifie la junte de « terroriste » et d’« illégitime », et revendique la « supériorité incontestable » de ses forces sur le terrain. Mais ce qui retient l’attention au-delà de la rhétorique de victoire, attendue : c’est l’avertissement qui suit, adressé à ses propres rangs autant qu’à ses interlocuteurs potentiels. « Faire tomber la junte ne suffit pas », écrit-il. Il faut, poursuit le communiqué, « empêcher tout vide chaotique qui précipiterait notre patrie dans un effondrement total ». Un groupe armé jihadiste qui se préoccupe publiquement de la stabilité post-transition, c’est précisément le signal que Me Yameogo avait tenté, en vain, de faire entendre dix mois plus tôt.
Au sein de l’opinion, cette situation est diversement appréciée ; mais il est désormais clair qu’un tabou est en train d’être brisé. Les acteurs civils sahéliens, y compris ceux qui avaient soutenu les coups d’État militaires, sont désormais moins optimistes quant au succès du tout-sécuritaire prôné par les juntes militaires ; ils sont nombreux à comprendre enfin que ces dernières, en s’obstinant à vouloir instaurer un ordre autoritaire, ne font que créer les conditions d’une insécurité généralisée. « Tous ces chambardements à cause d’une junte irresponsable », résume, lapidaire, un observateur sahélien. « Tant que nous allons continuer avec ces juntes, nos pays ne connaîtront jamais de stabilité. Il y aura toujours ces coups d’État perpétrés, qui nous tirent vers le bas. » La phrase de Me Yameogo, écrite il y a dix mois dans l’indifférence, se révèle être aujourd’hui un diagnostic que personne ne peut plus contester.
Hamid Amadou N’gadé

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