En trois jours, la junte de Bamako a interdit les motos, décrété trente-neuf zones interdites et mis à prix la tête de ses ennemis. Elle a cru montrer sa force ; elle a, en réalité, signé trois aveux de faiblesse. Pendant ce temps, le Front de libération de l’Azawad annonçait, serein, que le mois de juin s’achèverait sur « un autre environnement politique malien ». Décryptage d’une fin de régime inévitable.
Par Hamid Amadou N’gadé
Lorsque j’ai pris connaissance du tweet de Mohamed Ag Attaye, figure du Front de libération de l’Azawad, ma première réaction fut de m’arrêter sur le choix des mots, car en matière de guerre les mots disent toujours davantage que ceux qui les emploient ne le voudraient. « Ce mois de Juin 2026, sixième de la prometteuse année, s’achèvera avec un autre environnement politique malien, non panafricon et mesuré. Insha Allah. » Il y a dans cette phrase, sous sa componction calligraphiée, l’état d’esprit d’un homme persuadé d’avoir déjà gagné. Comme l’a si bien suggéré Edgar Morin lorsqu’il analyse l’ambivalence du langage, les mots qui servent à communiquer servent aussi à dissimuler, et c’est dans l’intervalle des deux que se loge la vérité du locuteur. Permettez-moi donc de m’attarder sur cet intervalle.

Quand Ag Attaye annonce que le mois s’achèvera sur « un autre environnement politique malien », il prophétise en quelque sorte. Sans menace. La nuance n’est pas de pure rhétorique. Dans une guerre, un belligérant qui se prépare au combat parle de positions, d’objectifs, de rapports de force ; il parle au présent de l’effort. Un belligérant qui se croit au seuil de la victoire parle, quant à lui, du lendemain, de l’après, de l’ordre politique à reconstruire ; il parle déjà au futur du vainqueur. Et lorsqu’il glisse l’adjectif « panafricon », il faut savoir l’entendre pour ce qu’il est : un trait d’ironie qui retourne contre la junte sa propre liturgie souverainiste, cette grammaire panafricaniste dont les colonels de Bamako ont fait l’étendard et dont Ag Attaye suggère qu’elle ne survivra pas au mois de juin. Telle est, je le suppose, l’intention exacte de son propos.
Or il se trouve que les actes du pouvoir, à l’autre bout de la chaîne, disent rigoureusement la même chose que la prophétie d’Attaye, mais à l’envers. Car pendant qu’il parle de l’après, la junte, elle, multiplie les décrets extrêmes, et ces décrets sont autant d’aveux.
Le premier aveu porte la date du 3 juin. Un arrêté interministériel, lu sur les antennes de la télévision nationale, suspend la circulation des motocyclettes de 125 cm³ et plus hors des grandes agglomérations sur l’ensemble du territoire ; seuls le district de Bamako et les chefs-lieux de région, de cercle et d’arrondissement y échappent. Ce qu’il faut savoir, c’est que dans un pays où la moto demeure l’instrument premier de la mobilité rurale et le poumon de l’économie informelle, immobiliser le deux-roues, c’est immobiliser des millions de vies. La junte impuissante sait que ses adversaires se déplacent à moto ; elle ne sait plus les distinguer du paysan, du commerçant, du marabout qui se déplacent de la même façon ; alors elle frappe la population tout entière. Voici, transcrit en langage administratif, l’aveu d’une armée qui a perdu le renseignement de terrain et qui compense cette cécité par la coercition de masse.

Le même arrêté, et c’est le deuxième aveu, crée trente-neuf zones d’intérêt militaire d’accès interdit à la population civile, pour l’essentiel des massifs forestiers réputés abriter les groupes armés, parmi lesquels la forêt de Wagadou à la frontière mauritanienne. Quiconque y pénètre sans autorisation sera désormais traité en cible. Cette formule mérite qu’on s’y arrête, car elle inverse le principe cardinal du droit de la guerre. Ce n’est plus l’État qui doit identifier l’ennemi avant de frapper, c’est le civil qui doit prouver son innocence en s’abstenant d’exister dans certains périmètres. Tacite, déjà, observait que la multiplication des lois est le symptôme des États qui se corrompent. Plus l’État malien recule, pourrait-on ajouter, plus les zones interdites s’y multiplient. Trente-neuf zones décrétées inaccessibles, ce sont trente-neuf espaces que l’armée renonce à contrôler autrement qu’en interdisant à quiconque d’y vivre.
Vint enfin, le 4 juin, le troisième et le plus révélateur des aveux : la mise à prix des têtes. Le ministère de la Sécurité et de la Protection civile a promis jusqu’à deux milliards de francs CFA, près de trois millions d’euros, pour tout renseignement permettant l’arrestation ou la neutralisation d’Iyad Ag Ghaly, chef du JNIM ; un milliard et demi pour Amadou Kouffa, dirigeant de la katiba Macina ; des primes échelonnées entre cinq cents millions et deux milliards pour une liste où figurent encore Seidane Ag Hitta et, du côté du FLA, Alghabass Ag Intallah et Bilal Ag Acherif. La récompense est l’aveu que l’appareil sécuritaire ne peut plus atteindre seul ceux qu’il désigne, qu’il en est réduit nolens volens à louer la délation, à monétiser la trahison, à attendre du hasard d’une dénonciation ce que ses colonnes blindées et ses supplétifs de l’Africa Corps n’obtiennent plus sur le terrain. Iyad Ag Ghaly est déjà sous sanctions des Nations unies, inscrit sur les listes américaines, visé par un mandat de la Cour pénale internationale. La prime de Bamako n’ajoute rien à sa traque, sinon le parfum d’une panique tarifée.
Ces trois aveux procèdent d’une même grammaire, celle du pouvoir qui se barricade, et ils surviennent dans un contexte qui les éclaire impitoyablement. Depuis septembre 2025, le JNIM impose un blocus sur le carburant, attaquant méthodiquement les camions-citernes venus du Sénégal et de la Côte d’Ivoire par où transite la quasi-totalité des importations de ce pays enclavé. Le siège s’est resserré après le 25 avril 2026, ce samedi noir où le JNIM et le FLA ont lancé contre Bamako, Kati, Mopti, Sévaré, Gao et Kidal une offensive coordonnée d’une ampleur inédite, offensive qui a coûté la vie au ministre de la Défense Sadio Camara, pilier de la junte, tué dans un attentat-suicide. Depuis le 30 avril, le blocus routier de la capitale est ouvertement assumé. Les conséquences se mesurent dans la chair du quotidien : des délestages atteignant dix-huit heures par jour à Bamako au mois de mai, des quartiers entiers privés d’eau et d’électricité plusieurs jours d’affilée, le carburant réservé en priorité aux centrales thermiques d’Énergie du Mali, des compagnies de transport suspendant leurs liaisons vers la capitale. La ville respire, désormais, au rythme des convois escortés, chaque entrée de citernes y étant désormais célébrée comme un exploit militaire.

Et c’est ici qu’il me faut revenir à La Boétie, dont le Discours de la servitude volontaire ne cesse de m’accompagner depuis que Mayra Djibrine me l’a fait découvrir. Le tyran, écrivait-il en substance, n’est fort que de la force qu’on lui prête, et il s’effondre dès lors que le pays cesse de le soutenir, non par révolte, mais par simple lassitude de servir. La junte malienne en est précisément là. Elle ne tombe pas sous les coups d’une insurrection populaire ; elle se vide de l’intérieur, abandonnée par une population qu’elle prétend protéger en l’enfermant. Pendant ce temps, ses adversaires parlent d’ouverture, c’est-à-dire d’avenir. Le FLA revendique Kidal et des portions de Gao, le JNIM verrouille les axes, l’État islamique au Sahel s’engouffre dans les interstices. Le message d’Attaye s’inscrit dans cette conquête tranquille où il n’est plus nécessaire de hausser la voix parce que la géographie travaille pour soi. Bamako et Gao se profilent comme les deux foyers d’un affrontement que les insurgés annoncent imminent et que le pouvoir, par ses décrets mêmes, confirme redouter. Car telle est la mécanique implacable des fins de régime : le pouvoir croit reprendre l’initiative quand il ne fait que ratifier sa dépossession. Interdire les motos, c’est avouer qu’on ne maîtrise plus les routes. Décréter des zones interdites, c’est avouer qu’on ne tient plus le territoire. Mettre à prix des têtes, c’est avouer qu’on ne capture plus personne. Chaque décret d’exception est une pierre retirée du mur, et la junte, en croyant se fortifier, achève de se murer vivante.

Reste la question fatidique que nul à Bamako n’ose formuler, et que le calendrier d’Ag Attaye pose à sa place. Si le mois de juin doit s’achever sur un autre environnement politique malien, qui en écrira les termes, et dans quelle langue ? Celle des armes démocrates, rebelles et jihadistes convergeant vers les centres du pouvoir, ou celle d’une négociation que la junte, à force d’avoir tout militarisé, n’a plus les moyens d’ouvrir ? Entre la prophétie sereine des insurgés et la fébrilité décrétale du régime, le Sahel retient son souffle.
Ce contexte entre les murs de Bamako ne concerne pas le seul Mali ; c’est le modèle entier de la transition militaire, vendu à trois peuples de l’AES comme la promesse d’une souveraineté retrouvée, qui s’apprête à passer, sous une capitale assiégée, son examen de vérité.
Hamid Amadou N’gadé

Laisser un commentaire