Entre le 17 et le 18 juin 2026, Banibangou, Inates et Niamey ont été frappées coup sur coup. Le bilan remonté du terrain, recoupé par des sources sécuritaires et locales, est sans commune mesure avec celui que livrent les communiqués officiels.
Par Hamid Amadou N’gadé
Tout a commencé à Banibangou, le 17 juin, à 08h33. À cette heure où la localité s’éveille à peine, une colonne venue de l’ouest, montée sur plusieurs véhicules armés et sur un essaim de motos chargées chacune de deux hommes, a surgi de la brousse et frappé d’un même élan trois positions des forces de défense et de sécurité. Les premiers tirs ont visé un poste avancé de la mission Almahaou et ses supplétifs Domol leydi, sur l’axe de Chinagodar. Un détachement a fixé la gendarmerie pour la river au sol, pendant que le gros de la troupe se portait sur la position Almahaou, à un kilomètre à l’ouest de la préfecture, avant de redescendre sur l’emprise de la Garde nationale du Niger. Pendant plus d’une heure, l’accrochage a fait rage. Puis l’emprise est tombée. L’État islamique au Sahel l’a occupée, pillée, incendiée.

Au moment même où Banibangou succombait, à quelques encablures de là, le camp d’Inates subissait un second assaut. Le nom n’est pas neutre. C’est sur ce point d’appui que l’armée nigérienne avait connu, en décembre 2019, l’une des saignées les plus graves de toute la guerre du Sahel. Sept ans plus tard, l’histoire s’y répétait dans des termes plus cruels encore : le camp a été rasé, ses défenseurs tués ou dispersés, et nul, à ce jour, ne sait combien d’entre eux errent dans la nature ou croupissent aux mains des assaillants.
Vinrent les inhumations. Elles ont eu lieu loin des regards, à la nuit tombée pour les uns, dans la discrétion du jour pour les autres. À Ouallam, des camions ont déchargé en silence les corps de Banibangou ; à Tillabéri, on enterrait ce vendredi, à seize heures, les soldats d’Inates. Ces sépultures hâtives en disent plus long qu’aucun communiqué : on n’enterre pas de nuit, par fournées, des morts dont on assume le nombre.
Le lendemain, 18 juin, la guerre est entrée dans Niamey. Aux premières heures du matin, un commando dont une partie portait des ceintures explosives a lancé l’assaut contre l’aéroport international Diori-Hamani, ce complexe qui mêle infrastructures civiles et base militaire à quelques kilomètres de la présidence. L’opération a été revendiquée par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, le JNIM affilié à Al-Qaïda. C’était la deuxième fois en cinq mois que le principal aéroport du pays était frappé, après l’assaut de janvier que l’État islamique avait revendiqué. La capitale, que la junte présentait comme son dernier sanctuaire, a vu tomber militaires et civils, ces derniers en majorité sur l’axe de Tchanga, où des assaillants en repli ont croisé un attroupement de jeunes curieux et les ont fauchés.

Vient alors l’heure des comptes, et c’est là que le récit prend tout son poids. Selon les remontées de terrain, recoupées par des sources sécuritaires et locales, ces quarante-huit heures ont coûté la vie à 107 membres des forces de défense et de sécurité à Banibangou, à 48 à Inates et à 24 à Niamey ; soit 179 soldats, gardes et gendarmes tués en deux jours. À ce total s’ajoutent une vingtaine de civils tombés dans la capitale, une cinquantaine de militaires portés disparus à Inates dont le sort demeure inconnu, et au moins 51 blessés recensés à Banibangou. Près de deux cents morts, et davantage encore si l’on y agrège les disparus. Aux pertes humaines s’ajoute un désastre matériel : à Banibangou, cinq véhicules emportés, plusieurs motos enlevées, treize véhicules incendiés dont deux ambulances, huit motos calcinées ; à Inates, un camp entier réduit en cendres.
À ce bilan, la junte oppose le sien. Pour Niamey, treize morts, dont onze militaires et deux civils ; pour Banibangou, une dizaine de tués et une quarantaine de blessés ; pour Inates, rien, sinon l’aveu implicite d’une base abandonnée. Le rapport entre les deux comptages avoisine un à neuf pour les seules pertes des forces de défense et de sécurité. L’écart n’est pas une marge d’incertitude ; il est le produit d’une méthode. En juin 2025 déjà, à Banibangou, le bilan officiel de 34 tués avait dû être porté à 71 une semaine plus tard, lorsque les faits eurent raison du communiqué. Le pouvoir militaire sait que ses chiffres ne survivent pas à l’examen des faits ; il mise sur le temps que mettra la vérité à les rejoindre.
Ces quarante-huit heures auront aussi révélé une donnée stratégique que la propagande officielle ne saurait masquer. L’État islamique au Sahel et le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, qui se livrent sur le terrain une guerre sans merci, ont frappé dans la même fenêtre, à l’ouest et au cœur de la capitale. Non par alliance, mais par émulation : chaque organisation a démontré une capacité que l’autre ne pouvait laisser sans réplique. Pour l’État, le résultat est identique des deux côtés, la perte simultanée de l’initiative sur ses deux fronts.
Il faut mesurer le chemin parcouru. Sous le président Bazoum, séquestré depuis bientôt trois ans, le terrorisme avait coûté la vie à 57 soldats en deux ans et quatre mois. La junte vient d’en perdre plus du triple en deux jours. Tel est le prix réel d’une « refondation » qui avait promis la sécurité et n’a livré que des linceuls. Reste une question que les communiqués nocturnes ne pourront indéfiniment refouler : combien de Banibangou, combien d’Inates, combien de matins comme celui du 18 juin faudra-t-il encore avant que le silence officiel ne cède sous le poids de ses propres morts ?
Hamid Amadou N’gadé
Sources : remontées de terrain recoupées auprès de sources sécuritaires et locales ; communiqués officiels du ministère de la Défense ; rappels factuels sur les attaques de Banibangou (juin 2025), d’Inates (décembre 2019) et de l’aéroport de Niamey (janvier 2026).

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