Soldats nigériens

Officier supérieur de l’armée nigérienne aujourd’hui en exil, déchu de sa nationalité et ancien commandant de la zone de défense N°7, le colonel Mamane Kadela Seydina exhume ici une conversation ancienne avec l’un de ses chefs de mission. Derrière la symbolique d’une canne ornée d’un buste humain affleure une question que les revers de Banibangou et d’Inatès rendent évidente : et si une part de nos défaites procédait moins de l’ennemi que de la manière dont l’institution choisit ceux qui la commandent ?

Chaque fois qu’un drame frappe les rangs de nos Forces de défense et de sécurité, un souvenir ancien revient avec insistance dans ma mémoire. Il s’agit d’un échange que j’eus autrefois avec l’un des chefs de mission sous les ordres duquel j’ai servi. Cet officier n’était pas exempt des travers que l’on reproche parfois à certains cadres militaires nigériens, mais il possédait des qualités qui forçaient le respect : une solide culture militaire, une intelligence vive, une remarquable capacité de réflexion et, surtout, un goût prononcé pour le terrain. Là où beaucoup préféraient les bureaux climatisés, lui recherchait les défis.

À la fin d’une mission, il s’était procuré une canne singulière qu’il conservait dans son bureau. L’objet attirait immédiatement l’attention par les fresques qui l’ornaient : un buste humain aux lèvres épaisses, aux oreilles bien visibles, aux yeux grands ouverts et au ventre proéminent.

Intrigué par cet objet qui me semblait davantage relever de pratiques traditionnelles peu compatibles avec mes convictions religieuses, je lui fis part de mon étonnement. Comme souvent, il saisit l’occasion pour taquiner les jeunes officiers. Son humour était corrosif sans jamais être blessant. Je lui répondis sur le même ton, lui rappelant que sa génération avait eu toutes les peines du monde à venir à bout de quelques chameliers retranchés à Dibela, alors que, croyais-je avec l’assurance propre à la jeunesse, un simple groupe de combat renforcé aurait suffi à régler pareil problème à notre époque.

Nous échangeâmes quelques plaisanteries avant de revenir aux questions de service. Pourtant, avec le recul, ce bref échange allait me laisser deux enseignements majeurs dont la portée dépasse largement le cadre d’une conversation ordinaire entre un chef et son subordonné.

Le premier enseignement me fut livré lorsqu’il entreprit de m’expliquer la symbolique de sa canne. Selon lui, les quatre éléments représentés sur cette silhouette humaine résumaient à eux seuls les fondements du commandement.

La bouche symbolisait d’abord la maîtrise des appétits et celle de la parole. Un chef doit savoir contrôler ses désirs comme ses mots. L’avidité, expliquait-il, ne se manifeste pas seulement dans la recherche du confort matériel ; elle se traduit aussi par la tentation de détourner les droits des subordonnés, de manipuler les ressources ou de profiter de sa position à des fins personnelles. Le commandement exige au contraire sobriété, retenue et sens de la mesure.

Les yeux, poursuivait-il, doivent servir à observer avec méthode, intelligence et discernement. Ils ne sont pas faits pour nourrir la curiosité malsaine ni pour s’immiscer dans les affaires privées des autres. Un chef doit voir ce qui est utile à sa mission, comprendre son environnement et analyser la réalité avec lucidité.

Les oreilles répondent à la même logique. Écouter ne signifie pas prêter foi à toutes les rumeurs ni se laisser guider par les intrigues. Il s’agit plutôt de recueillir l’information pertinente, de distinguer l’essentiel de l’accessoire et de conserver un jugement indépendant.

Quant au ventre, il symbolise à la fois la nécessité de ne consommer que ce qui est licite et la capacité à garder les secrets. Dans de nombreuses traditions, le ventre n’est pas seulement l’organe qui reçoit les aliments ; il représente également le réceptacle de ce qui doit être conservé et protégé.

L’intelligence, parent pauvre de l’institution

Après avoir détaillé ces quatre piliers du commandement, mon chef formula une réflexion qui, à l’époque, me surprit profondément. Selon lui, dans notre institution militaire, l’intelligence et le savoir avaient souvent été les parents pauvres de l’évaluation des carrières, particulièrement lorsqu’ils entraient en concurrence avec certaines qualités comportementales ou relationnelles davantage valorisées.

Pour illustrer son propos, il évoqua le parcours d’un officier qui allait plus tard accéder aux plus hautes fonctions militaires et politiques du pays. Cet homme qui n’est autre que Mody, l’actuel ministre en charge de la défense de la junte, me disait-il, avait connu des résultats scolaires médiocres au Prytanée militaire au point d’en être exclu. Pourtant, grâce à sa discipline personnelle, à sa discrétion, à sa maîtrise de lui-même et à sa capacité à évoluer dans les mécanismes institutionnels existants, il avait fini par gravir tous les échelons.

L’objectif de cet exemple n’était pas de dénigrer cet officier, mais de mettre en lumière une réalité plus profonde : dans notre système militaire, l’excellence intellectuelle n’a jamais occupé la place centrale qu’elle occupe dans nombre d’armées modernes où les responsabilités stratégiques sont généralement associées à une forte capacité d’analyse, à une solide culture générale et à une aptitude permanente à remettre en question les certitudes établies.

Certes, les écoles d’enfants de troupe recrutent souvent parmi les meilleurs élèves du système éducatif. Mais une fois intégrés dans certaines filières militaires, beaucoup de ces jeunes talents évoluent dans un environnement où l’émulation intellectuelle demeure limitée. Les enseignements reposent fréquemment sur des schémas hérités du passé, des méthodes répétitives et des savoirs standardisés qui laissent peu de place à l’innovation doctrinale, à la pensée critique ou à l’adaptation aux mutations du champ de bataille contemporain.

Pendant longtemps, je n’ai vu dans cette analyse qu’une simple observation sur les mécanismes de promotion au sein de l’armée. Les événements des dernières années m’ont convaincu qu’elle constituait en réalité une clé essentielle pour comprendre une partie de nos échecs collectifs.

Les revers enregistrés de Inatès à Banibangou avant hier, ou encore des événements qui se seraient produits dans la passe de Salvador aujourd’hui même, ne peuvent être expliqués uniquement par des facteurs extérieurs. Les causes de nos difficultés ne se trouvent pas exclusivement en Occident, dans la sous-région ou dans quelque théorie du complot commode destinée à masquer nos propres insuffisances. Une part importante du problème est interne à l’institution elle-même. Elle réside dans les faiblesses du commandement, dans l’insuffisance de la réflexion stratégique, dans la marginalisation du savoir comme critère de sélection des responsables et dans l’absence d’une véritable culture de remise en question.

Lorsqu’une institution cesse de considérer l’intelligence comme une valeur cardinale, lorsque l’analyse est remplacée par l’improvisation et lorsque les logiques de fidélité personnelle l’emportent sur les critères de compétence, les résultats finissent inévitablement par se manifester sur le terrain.

Du sommet à la base

C’est dans ce contexte qu’il faut apprécier les responsabilités des principaux dirigeants militaires actuels. Un Tiani, chef suprême des armées qui peine à imprimer une vision stratégique cohérente ; un Mody dont les insuffisances intellectuelles sont connues de tous mais qui demeure pourtant l’un des principaux architectes de la politique sécuritaire nationale ; un Toumba davantage absorbé par les privilèges et les espèces sonnantes et trébuchantes que par la construction d’un outil sécuritaire performant ; un Barmou dont le commandement apparaît davantage marqué par le sommeil et l’attentisme que par l’initiative.

À l’autre extrémité de la chaîne, se trouvent des soldats souvent insuffisamment préparés aux réalités de la guerre moderne et confrontés au doute avant même leur premier engagement majeur. Entre ces deux pôles évoluent de nombreux officiers et sous-officiers compétents mais désabusés, prisonniers d’un système qui les empêche parfois de déployer pleinement leurs capacités, coincés entre les insuffisances stratégiques du sommet et les difficultés tactiques de la base.

Dans ces conditions, les défaites ne constituent plus de simples accidents. Elles deviennent les manifestations visibles d’un dysfonctionnement plus profond : celui d’une institution qui a trop longtemps sous-estimé l’importance de la compétence, de l’intelligence et de la réflexion dans la formation et la sélection de ses chefs.

Ce que la canne enseigne encore

Le second enseignement de cet échange ne m’est apparu que bien des années plus tard.

À l’époque, je croyais participer à une simple conversation où un jeune officier défendait les capacités de sa génération face à un ancien. Avec le recul, je comprends que mon chef cherchait à transmettre une vérité beaucoup plus fondamentale : les ennemis changent, les moyens évoluent, les menaces se transforment, mais les principes du commandement demeurent.

Toute la symbolique de sa canne reposait sur cette idée. Maîtriser ses appétits. Voir avec lucidité. Écouter avec discernement. Savoir garder les secrets. Ces principes paraissent simples. Pourtant, ils constituent les fondations de toute autorité durable.

Les crises sécuritaires ne sont jamais seulement des questions d’armement, de logistique ou d’effectifs. Elles révèlent également la qualité des hommes appelés à exercer des responsabilités. Elles interrogent leur caractère, leur intégrité, leur sens du devoir et leur capacité à placer l’intérêt général au-dessus des intérêts particuliers.

Dans les périodes les plus difficiles, une armée a besoin de chefs capables de dominer leurs ambitions personnelles, de comprendre lucidement leur environnement, d’écouter sans se laisser manipuler et de préserver les secrets qui leur sont confiés. Elle a également besoin d’humilité, car aucune génération ne possède à elle seule le monopole du courage, de l’intelligence ou du sacrifice.

Les anciens ont affronté les défis de leur temps avec les moyens dont ils disposaient. Les générations actuelles affrontent les leurs dans un contexte infiniment plus complexe. Chacune a connu ses réussites et ses échecs. Les opposer est donc stérile. En revanche, tirer les leçons de l’expérience demeure indispensable.

C’est probablement là l’enseignement le plus précieux que je conserve de cet échange. Derrière une simple canne se cachait une véritable philosophie du commandement. Une philosophie qui rappelle qu’aucune armée ne peut durablement compenser par la seule force de ses armes les insuffisances morales, intellectuelles et humaines de ceux qui la dirigent.

Et alors que notre nation traverse l’une des périodes les plus éprouvantes de son histoire sécuritaire, cette leçon apparaît aujourd’hui plus actuelle que jamais.


Colonel Mamane Kadela Seydina

Tribune libre. Officier de l’armée nigérienne en exil, déchu de sa nationalité, ancien commandant de la zone de défense N°7.


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