Il fallait un bilan sécuritaire pour les trois ans du 26 juillet 2023 ; le général Tiani a offert un procès de la France, quelques marques de téléphone en guise de preuves, et l’assurance que « tout a fondamentalement marché ». Une lecture au scalpel, avec un brin de sarcasme, de deux heures d’antenne où l’échec devient sacrifice et la question, trahison.

Le général Abdourahamane Tiani, chef de la junte militaire nigérienne, lors de son intervention télévisée pour le troisième anniversaire du coup d'État du 26 juillet 2023.
Le général Abdourahamane Tiani, lors de son grand entretien télévisé du troisième anniversaire.

Il fallait parler de sécurité ; le général Abdourahamane Tiani a préféré parler d’Emmanuel Macron. Deux heures d’antenne pour le troisième anniversaire du 26 juillet 2023, au terme desquelles le peuple martyr aura appris que ses malheurs ont un responsable, que ses questions ont un nom, et que ce nom est l’ingratitude.

Quand la caméra de la RTN a fait le zoom sur son visage, tout le monde a pu voir que le général avait l’air plutôt grave, presque triste et fatigué. Mais, pour beau­coup qui jugent la santé et l’etat d’esprit par l’apparence physique, le plus frappant c’est que le chef a pris quelques kilos en plus. C’est le signe que ça va bien pour lui. Et c’est bien ce qu’il s’est évertué à confirmer et démontrer tout au long de l’entretien. 

Deux heures d’antenne pour le troisième anniversaire du 26 juillet 2023, au terme desquelles le peuple martyr aura appris que ses malheurs ont un responsable, Emmanuel Macron, que ses questions ont un nom, et que ce nom est l’ingratitude. Le général n’a pas parlé du point de vue du peuple martyr. Il a parlé du point de vue d’un chef qui a tenu, qui est encore là, dont tout le corps respire la santé. En tout cas la santé physique. 

La question posée d’entrée par le journaliste de la télévision nationale était pourtant de celles qu’on ne contourne pas : comment expliquer que l’aéroport international Diori Hamani ait été attaqué deux fois en six mois, tandis que les assauts se multiplient dans la région de Tillabéri, à Kirtachi, Diagourou, Torodi et Ouallam ? Elle appelait un bilan opérationnel, une analyse des failles, un mot sur la chaîne de commandement, et, si le secret le permettait, l’esquisse d’une stratégie pour éviter la troisième. Elle a surtout offert au chef de l’État une piste de décollage. En effet, nous avons voyagé quarante minutes durant, de la colonisation à Clovis Ier, du Vietnam à l’Algérie, de Cheikh Anta Diop à la DGSE, des Ardennes de mai 1940 à un cargo immobilisé sur un tarmac ouest-africain. Dans la transcription, le nom de Macron revient près de trente fois ; la France, près de cinquante. La stratégie nigérienne, elle, s’est montrée d’une discrétion exemplaire.

Il sied ici de décrire le mécanisme, car il est d’une redoutable efficacité politique. Lorsqu’une attaque survient, la France l’a commanditée ; lorsqu’elle échoue, le régime l’a déjouée ; lorsqu’elle réussit, elle démontre l’acharnement de l’ennemi ; lorsqu’elle menace de se reproduire, elle confirme que le Niger a fait le bon choix. Dans un système aussi étanche, aucun événement ne peut plus contredire le pouvoir ; et chaque revers se convertit, par une alchimie que l’on voudrait voir appliquée au budget de l’État, en preuve supplémentaire de sa justesse historique.

Restaient les preuves, puisque le général assure en détenir. Nous les attendions ; nous avons eu des marques de téléphones. Les assaillants du 18 juin auraient reçu des services français un Tecno Spark 30 et un itel 5606, appareils d’entrée de gamme que l’on trouve à El Nasr de Niamey comme à Adjamé, et dont le prix n’excède guère celui d’un sac de riz aux cours que Tiani citera plus tard avec fierté. Voilà donc la Direction générale de la sécurité extérieure, dont les moyens passent pour confortables, faisant ses emplettes au rayon le moins cher du continent. La précision technologique tient lieu de démonstration : puisque le président connaît la marque, le reste de l’accusation est prié de devenir vrai par contagion. Édifiant !

Pour le reste, aucun nom. Aucun interrogatoire rendu public. Aucun élément matériel, aucun document, aucune procédure, aucun journaliste autorisé à regarder. Seulement cette formule que les régimes qui savent tout et ne montrent rien se transmettent d’un continent à l’autre : nous avons les preuves. Le pouvoir connaît donc les itinéraires, les commanditaires, les lieux de formation, les résidences des organisateurs à la périphérie de Niamey, et jusqu’au projet d’une troisième attaque ; mais il ne saurait expliquer comment, avec pareille abondance de renseignements, des hommes armés parviennent encore à tuer 23 militaires et deux civils près de la piste d’atterrissage de l’aéroport Diori Hamani de Niamey. Secret défense, naturellement. Sic ! On appréciera d’autant plus la formule que le général avait, quelques minutes plus tôt, livré à l’antenne les dates d’interpellation des commandos, la liste des trois objectifs visés et la position exacte du repaire.

Le moment le plus instructif de la soirée survient pourtant lorsque le journaliste, qui ne passe pas pour un factieux, ose demander s’il existe une stratégie militaire. La réponse mériterait de figurer dans les manuels de logique circulaire : s’il n’existait pas de stratégie, les Nigériens ne seraient plus vivants pour demander s’il en existe une. La stratégie étant ainsi démontrée, elle est dispensée d’être exposée. Et le général va plus loin, puisqu’il qualifie la question d’ingratitude envers les forces de défense et de sécurité. L’argument est commode ; il confond le respect dû au soldat qui meurt avec l’immunité de celui qui l’envoie mourir. Demander pourquoi l’aéroport a été attaqué deux fois n’accuse pas le soldat de Banibangou ; cela demande des comptes à ceux qui arrêtent la doctrine, répartissent les moyens et dirigent le renseignement. Mais dans la nouvelle grammaire politique de Niamey, la reddition des comptes fonctionne à sens unique : le peuple doit justifier sa fidélité ; le pouvoir n’a pas à justifier ses résultats.

Le chef de la junte reconnaît lui-même que les attaques vont se poursuivre. Il demande donc aux Nigériens non pas de juger sa politique à partir de leur sécurité réelle, mais de considérer leurs souffrances comme le prix nécessaire d’une guerre de libération. L’échec cesse alors d’être une faute. Il devient un sacrifice.

Sur le bilan de trois années, la réponse fut d’une brièveté admirable : « tout a fondamentalement marché ». Le Niger aurait donc réussi parce qu’il existe encore. « Trois ans que nous respirons », se félicite le général, et la barre se trouve ainsi placée à une hauteur que chacun peut franchir. Gouverner consiste désormais à n’avoir pas été renversé. Les morts, les déplacés, les écoles fermées, les villages brûlés, les fidèles massacrés dans les mosquées sont bien évoqués, avec des accents sincères ; mais ils ne sont jamais portés au débit du gouvernement. Ils sont virés au compte de l’Occident. Le pouvoir conserve l’actif ; Emmanuel Macron hérite du passif. À aucun moment le chef de l’État n’aura donné le nombre des localités perdues ou reprises, celui des unités attaquées, celui des soldats tombés depuis juillet 2023, ni le taux d’exécution du budget de la défense. Il n’a pas répondu à la question de savoir si la situation s’était améliorée ; il a répondu à celle, différente, de savoir s’il était encore là.

Vint enfin le langage des chiffres, et avec lui l’art de l’addition. Cent dix-huit mégawatts installés en deux ans, cent autres déjà financés, six cents annoncés à Salkadamna, cinq mille deux cents en ligne de mire, le tout sur une capacité nationale de quatre cent vingt. Mélanger dans la même phrase ce qui existe, ce qui est payé, ce qui est projeté et ce qui est rêvé, puis présenter le total comme une réalisation : le procédé est connu, et un mégawatt annoncé éclaire prodigieusement, surtout à la télévision. Même méthode pour l’agriculture, où le sac de maïs à 13 500 francs et le riz entre 8 000 et 12 000, relevés par une équipe de la RTN sur quelques foires, deviennent la preuve d’une transformation nationale. Aucune série statistique, aucune comparaison régionale, aucun volume, aucun coût de production, aucune indication de durée. La caméra de la télévision publique est promue institut national de la statistique. Restent 21 000 hectares à aménager en cinq ans, sans que l’on distingue jamais l’aménagé du réhabilité ni le réalisé du programmé. La souveraineté alimentaire demeure au futur ; sa célébration, elle, est au présent de l’indicatif.

Sur la frontière béninoise, fermée depuis bientôt trois ans, les commerçants de Gaya attendaient impatiemment une date ; à la place ils ont reçu une piètre philosophie. L’ouverture n’est pas « l’acte fondamental », nous dit-on ; il faut d’abord faire de cette frontière celle d’un peuple et non celle d’un individu, et des « préalables » subsistent, dont la liste ne sera pas communiquée. Ainsi le pouvoir qui reproche à l’ancien président béninois d’avoir soumis les échanges à ses humeurs maintient-il la fermeture, au motif d’empêcher qu’un jour quelqu’un puisse fermer. Les transporteurs, les producteurs et les familles séparées patienteront : la barrière reste close afin de garantir qu’elle soit un jour éternellement ouverte. Il fallait oser.

La Confédération vit sous le même brouillard. Une force unifiée de cinq mille hommes, portée à dix-huit mille « dans les années à venir » ; une banque confédérale présentée comme une réalité, dont les fonds, la gouvernance et les décaissements seront détaillés par le ministre compétent ; des opérations militaires qui ne sauraient être décrites, car les responsables de l’AES sont, nous dit le général, « des spécialistes du secret ». Une institution que l’on ne peut évaluer ni par ses comptes, ni par ses opérations, ni par ses contrôles ne laisse à ses peuples qu’un seul instrument de mesure, et cet instrument s’appelle la foi.

J’en viens au passage qui m’a le plus alarmé, et il ne prête certainement pas à sourire. Le général ne parle plus d’indépendance politique ; il parle d’un « combat de race » mené « pour la survie de notre race », et d’un accident climatique qui aurait vu apparaître une « deuxième race ». Ce n’est pas un dérapage de vocabulaire, c’est une doctrine. Elle transforme un conflit politique en confrontation biologique ; elle fait de l’Occident un bloc uniforme animé d’une cupidité que l’on ne trouverait nulle part ailleurs ; elle abolit la distinction entre les gouvernements et les sociétés, entre les intérêts et les opinions, entre ceux qui nous font la leçon et ceux qui, chez eux, se battent à nos côtés. Et qu’on ne vienne pas invoquer Cheikh Anta Diop, qui a passé sa vie au laboratoire du radiocarbone à exiger des datations et des vérifications contradictoires pour détruire l’idée même de hiérarchie raciale. Un combat contre une doctrine de la race ne se fait pas en en fondant une seconde ; on la prolonge, et on lui donne raison. Surtout, le procédé rend le Nigérien critique automatiquement suspect : dès lors que le pouvoir prétend mener le combat de la survie de l’Afrique, le contester revient mécaniquement à trahir l’Afrique. La souveraineté cesse alors d’être un projet institutionnel pour devenir un certificat de conformité, délivré par la junte à qui elle veut.

La forme de l’exercice achevait d’en éclairer le fond. Des questions longues, prudentes, précédées de compliments ; des relances qui s’évanouissent dès que le ton monte ; aucune contradiction, aucun document réclamé, aucun chiffre confronté à un autre. Lorsque le général affirme que la France finance les groupes armés, nul ne demande à voir. Lorsqu’il assure connaître les organisateurs, nul ne s’enquiert des poursuites. Lorsqu’il déclare que tout a marché, nul ne lui présente la liste des attaques énumérées au début de l’émission. Et à la fin, le présentateur remercie le chef de l’État pour son « langage de vérité », formule qui résume tout : la vérité n’est plus le produit d’une enquête ou d’une confrontation avec les faits, mais plutôt une qualité attachée à la parole du chef.

Ce discours nous renseigne finalement beaucoup moins sur la France que sur ceux qui gouvernent le Niger. Il révèle un pouvoir qui ne sait plus admettre une difficulté sans lui trouver un commanditaire étranger, ni reconnaître un échec sans le convertir en sacrifice, ni recevoir une question sans y flairer une trahison. Que la colonisation ait été violente, que la France poursuive ses intérêts et les ait longtemps imposés par la contrainte, cela est établi et je l’ai écrit avant beaucoup d’autres d’ailleurs. Mais l’histoire ne saurait servir de sauf-conduit perpétuel à ceux qui décident aujourd’hui. Le départ des soldats français n’a pas dilué la responsabilité des autorités nigériennes ; il l’a rendue entière. On ne peut revendiquer la plénitude du pouvoir de décider et invoquer éternellement l’étranger pour les conséquences de ses décisions. Quel paradoxe !

Après trois ans, les Nigériens attendaient un bilan factuel ; à la place, ils ont reçu une épopée. Ils demandaient une stratégie ; on leur a recommandé la gratitude. Ils demandaient une date pour la frontière ; on leur a exposé l’éternité. Ils demandaient ce qui restait à faire ; on leur a répondu que tout avait marché. La doctrine de la refondation est désormais fixée : quand les résultats manquent, agrandir l’ennemi ; quand les questions se précisent, allonger le discours ; quand les citoyens doutent, leur demander de nouveaux sacrifices.

« L’aéroport sera attaqué », a dit le général de sa propre bouche. C’est la seule affirmation de la soirée dont personne, à Niamey, n’aura à réclamer les preuves.

Hamid Amadou N’gadé


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