Le capitaine Seyni Amadou Djado, le lieutenant Alio, l’adjudant Bachir, et sous eux le maréchal des logis Adani. Ces noms ne vous diront certainement rien, ils disent en revanche beaucoup à la population d’Abala Filingué, qui regarde depuis des mois les citernes de la gendarmerie livrer, à la nuit tombée, le gasoil de la guerre à la station-service de la ville. Enquête sur une prédation ordinaire, et sur ce qu’elle coûte à un village nommé Fartal.

Visuel de l'enquête Niger-Abala : le gasoil de la guerre, composé à partir d'une photographie du transvasement de carburant devant le dispositif de l'escadron GAR-SI d'Abala, région de Tillabéri.
Transvasement de carburant dans des bidons devant le dispositif de l’escadron GAR-SI d’Abala, région de Tillabéri.

Il faut se représenter la scène, car elle se répète et parce qu’à Abala plus personne ne feint de l’ignorer. La nuit tombée, une citerne quitte le camp de l’escadron de gendarmerie, parcourt quelques centaines de mètres et vient déverser dans les cuves de l’unique station-service de la ville le carburant que l’État nigérien a acheté pour porter ses hommes au contact des groupes armés. Le lendemain, ces mêmes hommes s’entendent dire qu’il faut ménager le gasoil. Et lorsqu’un village voisin tombe, ils restent au quartier.

Abala est un chef-lieu de commune du département de Filingué, dans la région de Tillabéri, à une encablure de la frontière malienne, c’est-à-dire au cœur exact de la zone où se joue depuis dix ans la guerre du Sahel central. C’est là qu’est stationné l’un des trois escadrons nigériens du Groupe d’action rapide de surveillance et d’intervention, le GAR-SI, avec ceux de Tamou et de Makalondi. Cette unité a été conçue, équipée et entraînée pour être la pointe du dispositif. Présentée officiellement le 16 janvier 2019 à l’École nationale de la gendarmerie, elle a reçu, sur financement intégral du Fonds fiduciaire d’urgence de l’Union européenne pour l’Afrique, un matériel évalué à plus de 2 milliards de francs CFA, soit quelque 3,55 millions d’euros ; ses cadres ont été formés en Espagne par la Guardia Civil, dans un programme régional doté de 17 986 073 euros et déployé de décembre 2016 à septembre 2023 sur six pays sous gestion déléguée de la FIIAPP.

Selon le témoignage circonstancié d’une source militaire, recoupé par des images tournées à Abala et par un second interlocuteur, le carburant perçu au camp Bagaji pour les besoins opérationnels de l’escadron est régulièrement détourné et revendu. Les convois repartent chargés ; ils arrivent à destination allégés. Les images, en notre possession, montrent une opération de transbordement conduite en plein jour devant le dispositif de l’unité, reconnaissable aux pneus peints en bleu qui en marquent l’entrée, et des véhicules dont notre source rappelle qu’à Abala la gendarmerie est seule à en disposer. Ce jour-là, ce sont huit bidons de vingt-cinq litres, un tonneau, qui sont livrés à des civils par un maréchal des logis identifié comme le MDL Adani. Le produit de la vente, nous dit-on, est ensuite partagé.

Les noms mis en cause sont ceux de la chaîne de commandement de l’escadron : le capitaine Seyni Amadou Djado, commandant d’unité ; le lieutenant Alio et l’adjudant Bachir, présentés comme les organisateurs habituels de ces sorties mafieuses nocturnes. Aux détournements de carburant s’ajoute, toujours selon des témoignages recoupés, le prélèvement mensuel sur les crédits de ravitaillement de la troupe, dont le capitaine aurait justifié l’usage par la construction d’une maison, en déclarant devant ses hommes que la seule fondation lui avait coûté 7 millions de francs CFA. Le riz et les pâtes sont revendus aux habitants d’Abala. « Nos repas sont sans goût », dit la source, et cette phrase en dit long.

« Nos repas sont sans goût »

Il importe également de préciser ce que nous établissons et ce que nous rapportons. Le transbordement de carburant devant l’unité est documenté par l’image ; les circuits de revente, la répartition du produit et l’usage fait des crédits de ravitaillement reposent sur des témoignages internes concordants. Le commandement de la gendarmerie nationale et les officiers nommés dans cette enquête sont sollicités ; leur réponse, si elle nous parvient, sera publiée intégralement.

Reste le plus grave, qui n’est pas l’argent. Le 24 juin 2025, à Filingué même, les hommes du 13e bataillon interarmes se sont mutinés ; leur chef de corps, le lieutenant-colonel Massaoudou Dari Mossi, a été séquestré et battu avant d’être évacué en Turquie. Le lendemain, à Téra, la compagnie mobile de contrôle des frontières refusait à son tour d’embarquer. C’était la quatrième révolte recensée depuis mars, après Termit et Tahoua, et elle survenait quelques jours après l’hécatombe de Banibangou. Les revendications étaient partout les mêmes : munitions, appui aérien, soldes. À Abala, notre source décrit deux refus d’embarquer pour une relève, apaisés par des promesses dont elle dit qu’elles n’engageaient personne. Le pays n’a rien su de ces deux-là ; il n’a d’ailleurs été autorisé à rien savoir des autres.

Et puis il y a Fartal. Le village a été vidé de ses habitants sous les yeux de l’unité. Alors que la colonne faisait route vers l’objectif, la présence des assaillants étant confirmée, l’ordre de repli a été donné par le capitaine Hassoumi, adjoint du commandant d’escadron. Interrogé au retour sur les raisons de cette dérobade, l’officier a répondu que le préfet avait demandé de ne pas intervenir. Qu’un officier de gendarmerie puisse produire une telle explication devant sa troupe suffit à mesurer l’état du commandement. Car la troupe, elle, a tiré la seule conclusion qui s’imposait : on ne sort pas, parce que sortir coûte du carburant, et que le carburant a été vendu au profit de la hiérarchie.

C’est ici que l’affaire d’Abala cesse d’être une affaire de mœurs administratives pour devenir une affaire de guerre. Le régime militaire de Niamey a construit sa légitimité sur une promesse unique : rendre le pays à ses soldats et les soldats à leur mission. Trois ans après, l’ACLED comptait plus de 5 800 morts au Niger, dont environ les deux tiers dans la région de Tillabéri.

Qu’un capitaine puisse vendre à la nuit le gasoil de ses hommes dans un pays en proie à l’insécurité est symptomatique d’une armée en déliquescence dont le commandement est devenu l’acteur principal d’un marché, avec ses fournisseurs en uniforme et ses clients avertis. Et qu’un escadron programmé pour tenir la frontière malienne se replie devant un village en train d’être vidé, voilà qui donne la mesure de ce que les groupes armés ont compris avant nous. Ils n’ont pas besoin de vaincre une armée ; il leur suffit d’attendre qu’elle se vende elle-même, litre par litre, sac de riz par sac de riz.

Que des officiers s’enrichissent n’est pas nouveau ; l’histoire des armées est pleine de ces médiocrités. Le plus inquiétant est que leurs hommes le sachent, que la population le sache, pendant que la frontière s’ouvre, et que nul, dans le Niger de 2026, ne dispose plus d’une institution devant laquelle porter l’affaire. Une justice muselée, une presse traquée, une Assemblée inexistante : il ne reste plus aux soldats que la mutinerie, et aux villageois que la fuite. C’est ainsi, et non par la force des katibas, que les États meurent au Sahel.

Hamid Amadou N’gadé

MDMG Sahel protège l’identité de ses sources. Les personnes et les autorités mises en cause dans cette enquête disposent d’un droit de réponse, qui sera publié intégralement.


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