
Cinq ans après le rapprochement militaire entre Bamako et Moscou, les promesses de reconquête et de sécurité se heurtent à la réalité du terrain. L’armée malienne et ses alliés russes accumulent les revers, tandis que les accusations d’exactions contre les civils se multiplient. Le dernier rapport d’Amnesty International, publié le 29 septembre 2026, documente des meurtres, des tortures et des frappes meurtrières. Les autorités maliennes, qui en avaient reçu les conclusions près de deux mois auparavant, n’ont toujours pas répondu.
Le bilan de la coopération militaire russe au Mali est celui d’une promesse largement démentie par les faits. Présentés comme les artisans de la reconquête territoriale et du rétablissement de la sécurité, les mercenaires de Wagner, puis les soldats d’Africa Corps, n’ont pas réussi à enrayer durablement l’expansion des groupes armés. De Tinzaouaten à Kidal, en passant par les offensives de 2026, les revers se sont accumulés. Mais le plus inquiétant est ailleurs. À mesure que les résultats militaires se font attendre, les exactions imputées aux forces maliennes et à leurs alliés russes se multiplient. La lutte contre le terrorisme s’accompagne désormais de frappes meurtrières sur des marchés, des habitations et des rassemblements civils. Le partenaire russe, censé protéger les populations, se retrouve lui-même mis en cause dans des opérations ayant coûté la vie à des femmes et à des enfants.
Et le remplacement de Wagner par Africa Corps, en juin 2025, n’a rien arrangé. Le 15 juin 2026, à Kyrnia, dans la région de Mopti, un avion Soukhoï Su-24 utilisé par Africa Corps a bombardé une habitation et un marché aux bestiaux, tuant huit civils, dont trois enfants, selon une enquête publiée par Human Rights Watch le 31 juillet. Quelques semaines plus tard, le 10 juillet, dans le village de Bombori, des éléments d’Africa Corps, accompagnés de militaires maliens, ont tué neuf civils, dont quatre enfants, et incendié au moins huit habitations. Les témoignages recueillis par Human Rights Watch décrivent des hommes battus, des habitants abattus alors qu’ils tentaient de fuir et d’autres exécutés après leur arrestation.
Les frappes de drones ajoutent encore à ce bilan. Le 25 avril 2026, douze enfants et adolescents ont été tués à Guimbé, dans le centre du Mali, lors d’une frappe attribuée par Human Rights Watch à l’armée malienne. Le 17 mai, à Tené, une autre frappe présumée de drone malien a tué dix hommes et femmes. À ces attaques s’ajoute l’apparition, dans le nord du pays, de drones kamikazes de type Shahed-136, dont Bellingcat a documenté l’utilisation en juillet 2026 et qu’Africa Corps aurait probablement introduits sur le théâtre malien. Ces engins à usage unique, dotés de charges explosives importantes, soulèvent de sérieuses inquiétudes quant aux risques qu’ils font courir aux habitants des zones peuplées. Leur présence ne permet toutefois pas, à elle seule, de leur attribuer les morts causées par les autres frappes de drones.
Même les infrastructures civiles sont menacées par l’intensification des combats. Le 1er mai 2026, l’UNICEF alertait sur une école de la région de Mopti affectée par la présence de combattants et d’un engin explosif à proximité, privant au moins 300 enfants d’un accès normal à l’éducation. L’organisation signalait également l’attaque d’un centre de santé communautaire à Gao, compromettant l’accès aux soins de près de 2 700 enfants. Ces faits illustrent l’ampleur des violences qui frappent le Mali, même si leurs auteurs ne sont pas tous identifiés et qu’ils ne peuvent être imputés indistinctement aux forces russes.
Voilà le contexte dans lequel Amnesty International a publié, le 29 septembre 2026, son rapport consacré aux crimes commis par l’armée malienne et le groupe Wagner dans le centre et le nord du pays.
« Nul n’est épargné »
Titre du rapport d’Amnesty International, 29 septembre 2026
Pour comprendre la portée de ce rapport, il faut revenir sur la manière dont l’enquête a été menée. Entre juin 2025 et avril 2026, les enquêteurs d’Amnesty International ont recueilli les témoignages de 119 réfugiés maliens et de quinze autres personnes. Les témoins ont été désignés par des pseudonymes pour protéger leur identité et leur sécurité. Cette précaution en dit déjà long sur le climat de peur dans lequel vivent celles et ceux qui acceptent de raconter ce qu’ils ont vu ou subi.
L’enquête couvre la période allant de juin 2023 à décembre 2025. Les crimes documentés sont imputés à l’armée malienne et aux éléments du groupe paramilitaire russe Wagner.
Les conclusions sont accablantes. Au moins 34 civils ont été tués dans sept localités : Fatakara, Échell, Taborak, Tin Adanda, Lerneb, Lougui et Toulé. Deux frappes de drones menées par les forces armées maliennes ont également causé la mort d’au moins 23 personnes. La première, menée le 16 mars 2025 contre la foire d’Ejdeir, a fait seize victimes. La seconde a frappé une habitation familiale à Tangata le 13 novembre 2025, tuant sept personnes. Parmi les victimes de ces deux attaques figurent au moins une femme et cinq enfants.
Amnesty a également documenté la torture de quinze hommes, dont cinq sont morts en détention. À ces violences s’ajoutent des pillages, des biens emportés et des familles contraintes de quitter leurs villages.
Ces chiffres constituent des bilans minimums.
Le rapport restitue ainsi plusieurs témoignages sous des noms d’emprunt. Il y a Assa, une femme de Taborak, dont le récit concerne les événements du 24 janvier 2025. Il y a Hana, à Tin Adanda, le 12 février 2025. Et puis Abdoul Aziz, un homme de 85 ans, à Ejdeir.
Le rapport décrit également des actes de torture dans des lieux de détention, notamment dans des camps situés à Nampala et à Léré. Cinq hommes sont morts après leur arrestation. Leur sort appelle des explications précises sur les circonstances de leur détention, les traitements qu’ils ont subis et la responsabilité de ceux qui les avaient sous leur garde.
La question de la responsabilité russe mérite une attention particulière. Africa Corps, placé sous l’autorité directe du ministère russe de la Défense, a officiellement succédé à Wagner en juin 2025. Tous les incidents documentés dans le rapport d’Amnesty, à l’exception d’un seul, sont antérieurs à cette transition.
Mais cette précision chronologique ne saurait occulter ce qui s’est produit depuis. Les enquêtes de Human Rights Watch sur Kyrnia et Bombori, tout comme les investigations du journal Le Monde, montrent que les accusations d’exécutions sommaires, de violences contre les civils et de destructions de biens ont persisté sous Africa Corps. La continuité ne concerne donc pas seulement les missions militaires ou les effectifs transférés d’une structure à l’autre. Elle se retrouve également dans les méthodes dénoncées sur le terrain.
Le changement de commandement rend même la question des responsabilités plus directe. Wagner pouvait encore être présenté comme une société militaire privée, même si ses liens avec Moscou étaient connus. Africa Corps relève désormais du ministère russe de la Défense. Les autorités russes ne peuvent donc pas écarter les accusations au seul motif que les auteurs présumés seraient des mercenaires indépendants.
C’est dans ce contexte qu’Amnesty International demande à Moscou de rendre public l’accord encadrant le déploiement d’Africa Corps au Mali et d’engager des poursuites contre les responsables présumés de crimes de guerre. L’organisation interpelle également l’Union africaine, la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples ainsi que le procureur de la Cour pénale internationale.
Au-delà des morts et des actes de torture, un autre indicateur témoigne de la gravité de la crise malienne : l’exil.
Selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, plus de 290 000 réfugiés maliens vivaient en Mauritanie en février 2026, dont environ 120 000 dans le seul camp de Mberra.
Cet exode s’explique par plusieurs facteurs. Il témoigne de la persistance d’une insécurité qui pousse des dizaines de milliers de Maliens à abandonner leurs villages, leurs biens et parfois tout ce qu’ils ont construit au cours d’une vie.
Depuis son arrivée au pouvoir, la transition militaire a largement fondé son discours sur le rétablissement de la sécurité et la reconquête de la souveraineté nationale. Mais ces engagements supposent aussi que les citoyens puissent obtenir des explications lorsque des crimes sont imputés à ceux qui sont censés les protéger.
Bamako avait la possibilité de répondre aux conclusions d’Amnesty, de contester les éléments qu’il jugeait inexacts, de fournir sa propre version des faits ou d’annoncer l’ouverture d’enquêtes. À la date de publication du rapport, aucune de ces réponses n’avait été communiquée à l’organisation.
Ce silence laisse les familles des victimes sans explications publiques sur les faits documentés, alors même que la gravité des accusations exigerait un examen sérieux et indépendant.
Le 28 octobre prochain, les dirigeants des pays de l’Alliance des États du Sahel sont attendus à Moscou, selon l’agence russe TASS. Il y sera certainement question de coopération militaire, de formation, de partenariat stratégique et de sécurité.
Mais après plusieurs années de présence russe au Mali, il serait temps que ces discussions accordent autant de place au bilan humain de cette coopération qu’aux annonces de nouveaux engagements.
La reconquête territoriale ne peut pas se résumer à la prise d’une ville, pas plus que la souveraineté ne peut se mesurer au nombre d’instructeurs étrangers déployés ou de drones acquis. La sécurité d’un pays se mesure aussi à la protection de ses habitants, à la possibilité pour les familles déplacées de rentrer chez elles et à la capacité de l’État de rendre des comptes lorsque ses propres forces sont mises en cause.
Or, cinq ans après le début de cette coopération militaire, les groupes armés continuent leurs offensives, les populations fuient et les accusations de crimes contre les civils s’accumulent.
À Taborak, à Ejdeir, à Tin Adanda comme dans le camp de Mberra, les familles attendent encore des réponses. Les discours prononcés à Moscou ne feront pas disparaître les morts, pas plus qu’ils ne permettront d’effacer les responsabilités.
Le véritable bilan de la coopération militaire russe au Mali se trouve surtout dans les villages endeuillés, les maisons incendiées et les milliers de familles condamnées à l’exil.
Hamid Amadou N’gadé
Sources : Amnesty International, « Nul n’est épargné », 29 septembre 2026 ; Human Rights Watch, enquête publiée le 31 juillet 2026 ; Bellingcat, juillet 2026 ; UNICEF, 1er mai 2026 ; Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, février 2026 ; agence TASS.

Cinq ans après le rapprochement militaire entre Bamako et Moscou, les promesses de reconquête et de sécurité se heurtent à la réalité du terrain. L’armée malienne et ses alliés russes accumulent les revers, tandis que les accusations d’exactions contre les civils se multiplient. Le dernier rapport d’Amnesty International, publié le 29 septembre 2026, documente des meurtres, des tortures et des frappes meurtrières. Les autorités maliennes, qui en avaient reçu les conclusions près de deux mois auparavant, n’ont pas répondu.
Le bilan de la coopération militaire russe au Mali est celui d’une promesse largement démentie par les faits. Présentés comme les artisans de la reconquête territoriale et du rétablissement de la sécurité, les mercenaires de Wagner, puis les soldats d’Africa Corps, n’ont pas réussi à enrayer durablement l’expansion des groupes armés. De Tinzaouaten à Kidal, en passant par les offensives de 2026, les revers se sont accumulés. Mais le plus inquiétant est ailleurs. À mesure que les résultats militaires se font attendre, les exactions imputées aux forces maliennes et à leurs alliés russes se multiplient. La lutte contre le terrorisme s’accompagne désormais de frappes meurtrières sur des marchés, des habitations et des rassemblements civils. Le partenaire russe, censé protéger les populations, se retrouve lui-même mis en cause dans des opérations ayant coûté la vie à des femmes et à des enfants.
Et le remplacement de Wagner par Africa Corps, en juin 2025, n’a rien arrangé. Le 15 juin 2026, à Kyrnia, dans la région de Mopti, un avion Soukhoï Su-24 utilisé par Africa Corps a bombardé une habitation et un marché aux bestiaux, tuant huit civils, dont trois enfants, selon une enquête publiée par Human Rights Watch le 31 juillet. Quelques semaines plus tard, le 10 juillet, dans le village de Bombori, des éléments d’Africa Corps, accompagnés de militaires maliens, ont tué neuf civils, dont quatre enfants, et incendié au moins huit habitations. Les témoignages recueillis par Human Rights Watch décrivent des hommes battus, des habitants abattus alors qu’ils tentaient de fuir et d’autres exécutés après leur arrestation.
Les frappes de drones ajoutent encore à ce bilan. Le 25 avril 2026, douze enfants et adolescents ont été tués à Guimbé, dans le centre du Mali, lors d’une frappe attribuée par Human Rights Watch à l’armée malienne. Le 17 mai, à Tené, une autre frappe présumée de drone malien a tué dix hommes et femmes. À ces attaques s’ajoute l’apparition, dans le nord du pays, de drones kamikazes de type Shahed-136, dont Bellingcat a documenté l’utilisation en juillet 2026 et qu’Africa Corps aurait probablement introduits sur le théâtre malien. Ces engins à usage unique, dotés de charges explosives importantes, soulèvent de sérieuses inquiétudes quant aux risques qu’ils font courir aux habitants des zones peuplées. Leur présence ne permet toutefois pas, à elle seule, de leur attribuer les morts causées par les autres frappes de drones.
Même les infrastructures civiles sont menacées par l’intensification des combats. Le 1er mai 2026, l’UNICEF alertait sur une école de la région de Mopti affectée par la présence de combattants et d’un engin explosif à proximité, privant au moins 300 enfants d’un accès normal à l’éducation. L’organisation signalait également l’attaque d’un centre de santé communautaire à Gao, compromettant l’accès aux soins de près de 2 700 enfants. Ces faits illustrent l’ampleur des violences qui frappent le Mali, même si leurs auteurs ne sont pas tous identifiés et qu’ils ne peuvent être imputés indistinctement aux forces russes.
Voilà le contexte dans lequel Amnesty International a publié, le 29 septembre 2026, son rapport consacré aux crimes commis par l’armée malienne et le groupe Wagner dans le centre et le nord du pays.
« Nul n’est épargné »
Titre du rapport d’Amnesty International, 29 septembre 2026
Pour comprendre la portée de ce rapport, il faut revenir sur la manière dont l’enquête a été menée. Entre juin 2025 et avril 2026, les enquêteurs d’Amnesty International ont recueilli les témoignages de 119 réfugiés maliens et de quinze autres personnes. Les témoins ont été désignés par des pseudonymes pour protéger leur identité et leur sécurité. Cette précaution en dit déjà long sur le climat de peur dans lequel vivent celles et ceux qui acceptent de raconter ce qu’ils ont vu ou subi.
L’enquête couvre la période allant de juin 2023 à décembre 2025. Les crimes documentés sont imputés à l’armée malienne et aux éléments du groupe paramilitaire russe Wagner.
Les conclusions sont accablantes. Au moins 34 civils ont été tués dans sept localités : Fatakara, Échell, Taborak, Tin Adanda, Lerneb, Lougui et Toulé. Deux frappes de drones menées par les forces armées maliennes ont également causé la mort d’au moins 23 personnes. La première, menée le 16 mars 2025 contre la foire d’Ejdeir, a fait seize victimes. La seconde a frappé une habitation familiale à Tangata le 13 novembre 2025, tuant sept personnes. Parmi les victimes de ces deux attaques figurent au moins une femme et cinq enfants.
Amnesty a également documenté la torture de quinze hommes, dont cinq sont morts en détention. À ces violences s’ajoutent des pillages, des biens emportés et des familles contraintes de quitter leurs villages.
Ces chiffres constituent des bilans minimums.
Le rapport restitue ainsi plusieurs témoignages sous des noms d’emprunt. Il y a Assa, une femme de Taborak, dont le récit concerne les événements du 24 janvier 2025. Il y a Hana, à Tin Adanda, le 12 février 2025. Et puis Abdoul Aziz, un homme de 85 ans, à Ejdeir.
Le rapport décrit également des actes de torture dans des lieux de détention, notamment dans des camps situés à Nampala et à Léré. Cinq hommes sont morts après leur arrestation. Leur sort appelle des explications précises sur les circonstances de leur détention, les traitements qu’ils ont subis et la responsabilité de ceux qui les avaient sous leur garde.
La question de la responsabilité russe mérite une attention particulière. Africa Corps, placé sous l’autorité directe du ministère russe de la Défense, a officiellement succédé à Wagner en juin 2025. Tous les incidents documentés dans le rapport d’Amnesty, à l’exception d’un seul, sont antérieurs à cette transition.
Mais cette précision chronologique ne saurait occulter ce qui s’est produit depuis. Les enquêtes de Human Rights Watch sur Kyrnia et Bombori, tout comme les investigations du journal Le Monde, montrent que les accusations d’exécutions sommaires, de violences contre les civils et de destructions de biens ont persisté sous Africa Corps. La continuité ne concerne donc pas seulement les missions militaires ou les effectifs transférés d’une structure à l’autre. Elle se retrouve également dans les méthodes dénoncées sur le terrain.
Le changement de commandement rend même la question des responsabilités plus directe. Wagner pouvait encore être présenté comme une société militaire privée, même si ses liens avec Moscou étaient connus. Africa Corps relève désormais du ministère russe de la Défense. Les autorités russes ne peuvent donc pas écarter les accusations au seul motif que les auteurs présumés seraient des mercenaires indépendants.
C’est dans ce contexte qu’Amnesty International demande à Moscou de rendre public l’accord encadrant le déploiement d’Africa Corps au Mali et d’engager des poursuites contre les responsables présumés de crimes de guerre. L’organisation interpelle également l’Union africaine, la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples ainsi que le procureur de la Cour pénale internationale.
Au-delà des morts et des actes de torture, un autre indicateur témoigne de la gravité de la crise malienne : l’exil.
Selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, plus de 290 000 réfugiés maliens vivaient en Mauritanie en février 2026, dont environ 120 000 dans le seul camp de Mberra.
Cet exode s’explique par plusieurs facteurs. Il témoigne de la persistance d’une insécurité qui pousse des dizaines de milliers de Maliens à abandonner leurs villages, leurs biens et parfois tout ce qu’ils ont construit au cours d’une vie.
Depuis son arrivée au pouvoir, la transition militaire a largement fondé son discours sur le rétablissement de la sécurité et la reconquête de la souveraineté nationale. Mais ces engagements supposent aussi que les citoyens puissent obtenir des explications lorsque des crimes sont imputés à ceux qui sont censés les protéger.
Bamako avait la possibilité de répondre aux conclusions d’Amnesty, de contester les éléments qu’il jugeait inexacts, de fournir sa propre version des faits ou d’annoncer l’ouverture d’enquêtes. À la date de publication du rapport, aucune de ces réponses n’avait été communiquée à l’organisation.
Ce silence laisse les familles des victimes sans explications publiques sur les faits documentés, alors même que la gravité des accusations exigerait un examen sérieux et indépendant.
Le 28 octobre prochain, les dirigeants des pays de l’Alliance des États du Sahel sont attendus à Moscou, selon l’agence russe TASS. Il y sera certainement question de coopération militaire, de formation, de partenariat stratégique et de sécurité.
Mais après plusieurs années de présence russe au Mali, il serait temps que ces discussions accordent autant de place au bilan humain de cette coopération qu’aux annonces de nouveaux engagements.
La reconquête territoriale ne peut pas se résumer à la prise d’une ville, pas plus que la souveraineté ne peut se mesurer au nombre d’instructeurs étrangers déployés ou de drones acquis. La sécurité d’un pays se mesure aussi à la protection de ses habitants, à la possibilité pour les familles déplacées de rentrer chez elles et à la capacité de l’État de rendre des comptes lorsque ses propres forces sont mises en cause.
Or, cinq ans après le début de cette coopération militaire, les groupes armés continuent leurs offensives, les populations fuient et les accusations de crimes contre les civils s’accumulent.
À Taborak, à Ejdeir, à Tin Adanda comme dans le camp de Mberra, les familles attendent encore des réponses. Les discours prononcés à Moscou ne feront pas disparaître les morts, pas plus qu’ils ne permettront d’effacer les responsabilités.
Le véritable bilan de la coopération militaire russe au Mali se trouve surtout dans les villages endeuillés, les maisons incendiées et les milliers de familles condamnées à l’exil.
Hamid Amadou N’gadé
Sources : Amnesty International, « Nul n’est épargné », 29 septembre 2026 ; Human Rights Watch, enquête publiée le 31 juillet 2026 ; Bellingcat, juillet 2026 ; UNICEF, 1er mai 2026 ; Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, février 2026 ; agence TASS.

Cinq ans après le rapprochement militaire entre Bamako et Moscou, les promesses de reconquête et de sécurité se heurtent à la réalité du terrain. L’armée malienne et ses alliés russes accumulent les revers, tandis que les accusations d’exactions contre les civils se multiplient. Le dernier rapport d’Amnesty International, publié le 29 septembre 2026, documente des meurtres, des tortures et des frappes meurtrières. Les autorités maliennes, qui en avaient reçu les conclusions près de deux mois auparavant, n’ont pas répondu.
Le bilan de la coopération militaire russe au Mali est celui d’une promesse largement démentie par les faits. Présentés comme les artisans de la reconquête territoriale et du rétablissement de la sécurité, les mercenaires de Wagner, puis les soldats d’Africa Corps, n’ont pas réussi à enrayer durablement l’expansion des groupes armés. De Tinzaouaten à Kidal, en passant par les offensives de 2026, les revers se sont accumulés. Mais le plus inquiétant est ailleurs. À mesure que les résultats militaires se font attendre, les exactions imputées aux forces maliennes et à leurs alliés russes se multiplient. La lutte contre le terrorisme s’accompagne désormais de frappes meurtrières sur des marchés, des habitations et des rassemblements civils. Le partenaire russe, censé protéger les populations, se retrouve lui-même mis en cause dans des opérations ayant coûté la vie à des femmes et à des enfants.
Et le remplacement de Wagner par Africa Corps, en juin 2025, n’a rien arrangé. Le 15 juin 2026, à Kyrnia, dans la région de Mopti, un avion Soukhoï Su-24 utilisé par Africa Corps a bombardé une habitation et un marché aux bestiaux, tuant huit civils, dont trois enfants, selon une enquête publiée par Human Rights Watch le 31 juillet. Quelques semaines plus tard, le 10 juillet, dans le village de Bombori, des éléments d’Africa Corps, accompagnés de militaires maliens, ont tué neuf civils, dont quatre enfants, et incendié au moins huit habitations. Les témoignages recueillis par Human Rights Watch décrivent des hommes battus, des habitants abattus alors qu’ils tentaient de fuir et d’autres exécutés après leur arrestation.
Les frappes de drones ajoutent encore à ce bilan. Le 25 avril 2026, douze enfants et adolescents ont été tués à Guimbé, dans le centre du Mali, lors d’une frappe attribuée par Human Rights Watch à l’armée malienne. Le 17 mai, à Tené, une autre frappe présumée de drone malien a tué dix hommes et femmes. À ces attaques s’ajoute l’apparition, dans le nord du pays, de drones kamikazes de type Shahed-136, dont Bellingcat a documenté l’utilisation en juillet 2026 et qu’Africa Corps aurait probablement introduits sur le théâtre malien. Ces engins à usage unique, dotés de charges explosives importantes, soulèvent de sérieuses inquiétudes quant aux risques qu’ils font courir aux habitants des zones peuplées. Leur présence ne permet toutefois pas, à elle seule, de leur attribuer les morts causées par les autres frappes de drones.
Même les infrastructures civiles sont menacées par l’intensification des combats. Le 1er mai 2026, l’UNICEF alertait sur une école de la région de Mopti affectée par la présence de combattants et d’un engin explosif à proximité, privant au moins 300 enfants d’un accès normal à l’éducation. L’organisation signalait également l’attaque d’un centre de santé communautaire à Gao, compromettant l’accès aux soins de près de 2 700 enfants. Ces faits illustrent l’ampleur des violences qui frappent le Mali, même si leurs auteurs ne sont pas tous identifiés et qu’ils ne peuvent être imputés indistinctement aux forces russes.
Voilà le contexte dans lequel Amnesty International a publié, le 29 septembre 2026, son rapport consacré aux crimes commis par l’armée malienne et le groupe Wagner dans le centre et le nord du pays.
Pour comprendre la portée de ce rapport, il faut revenir sur la manière dont l’enquête a été menée. Entre juin 2025 et avril 2026, les enquêteurs d’Amnesty International ont recueilli les témoignages de 119 réfugiés maliens et de quinze autres personnes. Les témoins ont été désignés par des pseudonymes pour protéger leur identité et leur sécurité. Cette précaution en dit déjà long sur le climat de peur dans lequel vivent celles et ceux qui acceptent de raconter ce qu’ils ont vu ou subi.
L’enquête couvre la période allant de juin 2023 à décembre 2025. Les crimes documentés sont imputés à l’armée malienne et aux éléments du groupe paramilitaire russe Wagner.
Les conclusions sont accablantes. Au moins 34 civils ont été tués dans sept localités : Fatakara, Échell, Taborak, Tin Adanda, Lerneb, Lougui et Toulé. Deux frappes de drones menées par les forces armées maliennes ont également causé la mort d’au moins 23 personnes. La première, menée le 16 mars 2025 contre la foire d’Ejdeir, a fait seize victimes. La seconde a frappé une habitation familiale à Tangata le 13 novembre 2025, tuant sept personnes. Parmi les victimes de ces deux attaques figurent au moins une femme et cinq enfants.
Amnesty a également documenté la torture de quinze hommes, dont cinq sont morts en détention. À ces violences s’ajoutent des pillages, des biens emportés et des familles contraintes de quitter leurs villages.
Ces chiffres constituent des bilans minimums.
Le rapport restitue ainsi plusieurs témoignages sous des noms d’emprunt. Il y a Assa, une femme de Taborak, dont le récit concerne les événements du 24 janvier 2025. Il y a Hana, à Tin Adanda, le 12 février 2025. Et puis Abdoul Aziz, un homme de 85 ans, à Ejdeir.
Le rapport décrit également des actes de torture dans des lieux de détention, notamment dans des camps situés à Nampala et à Léré. Cinq hommes sont morts après leur arrestation. Leur sort appelle des explications précises sur les circonstances de leur détention, les traitements qu’ils ont subis et la responsabilité de ceux qui les avaient sous leur garde.
La question de la responsabilité russe mérite une attention particulière. Africa Corps, placé sous l’autorité directe du ministère russe de la Défense, a officiellement succédé à Wagner en juin 2025. Tous les incidents documentés dans le rapport d’Amnesty, à l’exception d’un seul, sont antérieurs à cette transition.
Mais cette précision chronologique ne saurait occulter ce qui s’est produit depuis. Les enquêtes de Human Rights Watch sur Kyrnia et Bombori, tout comme les investigations du journal Le Monde, montrent que les accusations d’exécutions sommaires, de violences contre les civils et de destructions de biens ont persisté sous Africa Corps. La continuité ne concerne donc pas seulement les missions militaires ou les effectifs transférés d’une structure à l’autre. Elle se retrouve également dans les méthodes dénoncées sur le terrain.
Le changement de commandement rend même la question des responsabilités plus directe. Wagner pouvait encore être présenté comme une société militaire privée, même si ses liens avec Moscou étaient connus. Africa Corps relève désormais du ministère russe de la Défense. Les autorités russes ne peuvent donc pas écarter les accusations au seul motif que les auteurs présumés seraient des mercenaires indépendants.
C’est dans ce contexte qu’Amnesty International demande à Moscou de rendre public l’accord encadrant le déploiement d’Africa Corps au Mali et d’engager des poursuites contre les responsables présumés de crimes de guerre. L’organisation interpelle également l’Union africaine, la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples ainsi que le procureur de la Cour pénale internationale.
Au-delà des morts et des actes de torture, un autre indicateur témoigne de la gravité de la crise malienne : l’exil.
Selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, plus de 290 000 réfugiés maliens vivaient en Mauritanie en février 2026, dont environ 120 000 dans le seul camp de Mberra.
Cet exode s’explique par plusieurs facteurs. Il témoigne de la persistance d’une insécurité qui pousse des dizaines de milliers de Maliens à abandonner leurs villages, leurs biens et parfois tout ce qu’ils ont construit au cours d’une vie.
Depuis son arrivée au pouvoir, la transition militaire a largement fondé son discours sur le rétablissement de la sécurité et la reconquête de la souveraineté nationale. Mais ces engagements supposent aussi que les citoyens puissent obtenir des explications lorsque des crimes sont imputés à ceux qui sont censés les protéger.
Bamako avait la possibilité de répondre aux conclusions d’Amnesty, de contester les éléments qu’il jugeait inexacts, de fournir sa propre version des faits ou d’annoncer l’ouverture d’enquêtes. À la date de publication du rapport, aucune de ces réponses n’avait été communiquée à l’organisation.
Ce silence laisse les familles des victimes sans explications publiques sur les faits documentés, alors même que la gravité des accusations exigerait un examen sérieux et indépendant.
Le 28 octobre prochain, les dirigeants des pays de l’Alliance des États du Sahel sont attendus à Moscou, selon l’agence russe TASS. Il y sera certainement question de coopération militaire, de formation, de partenariat stratégique et de sécurité.
Mais après plusieurs années de présence russe au Mali, il serait temps que ces discussions accordent autant de place au bilan humain de cette coopération qu’aux annonces de nouveaux engagements.
La reconquête territoriale ne peut pas se résumer à la prise d’une ville, pas plus que la souveraineté ne peut se mesurer au nombre d’instructeurs étrangers déployés ou de drones acquis. La sécurité d’un pays se mesure aussi à la protection de ses habitants, à la possibilité pour les familles déplacées de rentrer chez elles et à la capacité de l’État de rendre des comptes lorsque ses propres forces sont mises en cause.
Or, cinq ans après le début de cette coopération militaire, les groupes armés continuent leurs offensives, les populations fuient et les accusations de crimes contre les civils s’accumulent.
À Taborak, à Ejdeir, à Tin Adanda comme dans le camp de Mberra, les familles attendent encore des réponses. Les discours prononcés à Moscou ne feront pas disparaître les morts, pas plus qu’ils ne permettront d’effacer les responsabilités.
Le véritable bilan de la coopération militaire russe au Mali se trouve surtout dans les villages endeuillés, les maisons incendiées et les milliers de familles condamnées à l’exil.
Hamid Amadou N’gadé
Sources : Amnesty International, « Nul n’est épargné », 29 septembre 2026 ; Human Rights Watch, enquête publiée le 31 juillet 2026 ; Bellingcat, juillet 2026 ; UNICEF, 1er mai 2026 ; Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, février 2026 ; agence TASS.

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