Trois arrêtés confidentiels. Cinquante nominations. Un appareil de renseignement chargé de surveiller les activités politiques, les mosquées, les syndicats, les médias et jusqu’au moral des militaires. MDMG Sahel a obtenu les documents qui révèlent l’organigramme du Conseil de sécurité d’État (CSE), directement rattaché à la présidence. Une institution que le régime vient, curieusement, d’exclure du contrôle de son nouvel Observatoire national des droits humains.
Ils sont cinquante. Commissaires de police, officiers de l’armée, sous-officiers de la Garde nationale, enseignants, inspecteurs du Trésor et diplomates. Tous ont été nommés par trois arrêtés du 11 décembre 2025 portant la signature du général Abdourahamane Tiani.
Revêtus de la mention « Confidentiel », ces documents précisent qu’ils « feront l’objet d’une diffusion restreinte ». MDMG Sahel a pu les consulter.

Les arrêtés consignent les noms, grades, corps d’origine et affectations des responsables du Conseil de sécurité d’État, structure ayant succédé à la Direction générale de la documentation et de la sécurité extérieure (DGDSE).
Mais au-delà des nominations, ces documents dévoilent surtout l’étendue des missions confiées au nouveau renseignement d’État : surveillance des activités politiques, religieuses et socioprofessionnelles, contrôle des hôtels, suivi des médias, interceptions de communications et surveillance de la cohésion des forces armées.
Le CSE a été créé par le décret n° 2025-549/PRN du 3 octobre 2025, selon les références figurant dans les arrêtés. Une ordonnance du même jour, la n° 2025-32, définit le « régime des actes accomplis » par ses agents.
Un fidèle de Tiani à la tête du Conseil
Le CSE est présidé par le colonel Bala Arabé, officier des transmissions des Forces armées nigériennes. Avant le coup d’État du 26 juillet 2023, il exerçait les mêmes fonctions au sein de la Garde présidentielle, alors commandée par Abdourahamane Tiani. Il demeure l’un des hommes de confiance du chef de la junte.
Le choix est assez révélateur. Pour diriger son nouvel appareil de renseignement, Tiani a privilégié un officier issu de son ancienne unité, dont le parcours s’est construit dans son entourage immédiat. Bala Arabé entretient également des liens étroits avec Issoufou Mahamadou, pour qui il demeure un élément utile et important.
Le rattachement présidentiel de l’institution apparaît également dans les arrêtés, pris « sur rapport du Ministre, Directeur de cabinet du Président de la République ».
La vice-présidence revient au lieutenant-colonel de gendarmerie Yahaya Massalatchi.
Activités politiques, mosquées, syndicats et moral de l’armée
La Direction générale de la sécurité intérieure constitue l’un des principaux piliers du CSE. Le commissaire Hamed Chégou Saloum Kochi dirige le « suivi des activités socio-économiques, politiques et religieuses ».
Sous son autorité, Hamadou Gouba Idrissa, cadre principal de l’information, est chargé des activités politiques, tandis qu’Ousmane Adamou Alhassane, officier de police, suit les activités religieuses.
Abd-Al-Razak Soumana Maïzama, également officier de police, supervise les « groupes de pression et les couches socio-professionnelles », une appellation qui englobe notamment les syndicats et les organisations professionnelles.
Le contrôle des hôtels revient à Haissa Ali, sous-lieutenant de la Garde nationale. Le capitaine Ousmane Oumara Abatcha est chargé des enquêtes de moralité des personnes morales, catégorie comprenant les entreprises et les associations.

Cette direction est notamment chargée d’assurer la surveillance des anciens responsables politiques, des militants ainsi que des citoyens exprimant des opinions divergentes de la ligne gouvernementale.
Un autre poste mérite une attention particulière. Le sous-lieutenant Mamane Maharazou Abdou, des Forces armées nigériennes, est nommé chef du service chargé « du suivi de la cohésion et du moral au sein des FDS ».
Le renseignement intérieur devra donc également s’intéresser à l’état d’esprit des militaires. L’évaluation du moral des troupes relève des missions habituelles du commandement. Mais dans un pays gouverné depuis juillet 2023 par des militaires issus d’un coup d’État, et secoué par de nouvelles tensions au sein de l’armée, cette attribution prend une dimension particulière.
Elle traduit, à tout le moins, la volonté du pouvoir de disposer d’informations sur la cohésion et les éventuelles contestations au sein de ses propres forces.
Mais les prérogatives de cet officier vont bien au-delà de sa mission officielle. Ce sous-lieutenant exerce désormais une autorité de fait sur la Direction de la documentation et du renseignement militaire (DDRM), pourtant rattachée au cabinet du général Salifou Mody.
Selon nos informations, tous les agents de cette direction sont mis à sa disposition pour emploi, tandis que son directeur, un officier supérieur, est tenu de lui transmettre systématiquement une copie de chaque note de renseignement produite par ses services.
Une inversion flagrante de la hiérarchie militaire, qui fait de ce sous-lieutenant le véritable patron de la DDRM par procuration et place le renseignement militaire sous le contrôle direct du CSE, donc de la présidence.
Interceptions et surveillance des médias
La Direction générale du renseignement technique dispose d’un service spécifiquement consacré aux interceptions, confié au lieutenant Kalla Abouba Issaka, des FAN.
Le commissaire Mahaman Sani Ibrahim Laouali, précédemment chef de la division de l’analyse forensique, dirige l’informatique et les systèmes d’information. Les équipements de son ancien service sont devenus obsolètes faute de renouvellement des licences. Il faut rappeler que l’acquisition et l’utilisation de ce type de matériel sont généralement encadrées par des règles strictes relatives au respect des droits humains et à la protection des données personnelles.
Le capitaine Salifou Alassane Issoufou est chargé de la cybersécurité. Le suivi des réseaux revient à l’officier de police Abou-Bakar Adamou Yacouba, et l’analyse technique à Mahamadou Rabiou Idrissou.
Les arrêtés confirment l’existence d’un service d’interceptions. Selon nos informations, celui-ci dispose d’une plateforme technique d’interception et de surveillance de masse, exploitée conjointement avec des partenaires russes.
Il travaille également en étroite collaboration avec le service d’écoute de la Police nationale, développé à partir d’équipements fournis par l’industriel chinois Huawei et géré par un ancien cadre de la DGDSE.
Aucune précision n’est fournie sur les catégories de communications concernées ni sur les modalités de contrôle judiciaire applicables. Dans un État de droit, ces activités doivent pourtant être strictement encadrées afin de protéger les libertés individuelles et la confidentialité des communications.
Or, selon les informations recueillies, aucune autorité indépendante ou institutionnelle ne contrôle les opérations du CSE.
La presse n’échappe pas à cette architecture.
Au sein de la Direction générale de l’analyse stratégique et de la documentation, l’adjudant-chef Abdourahamane Soubeiga Emile, de la Garde nationale, est chargé du « suivi des médias ».
Il est épaulé notamment par le commissaire Aboubacar Soumana Yacouba, responsable de la veille géostratégique, et Moussa Iro, cadre supérieur de l’information chargé de l’analyse thématique.

Dans un contexte marqué par la suspension de plusieurs médias internationaux et les arrestations de journalistes nigériens, l’existence de ce service appelle une interrogation : le suivi des médias vise-t-il uniquement la collecte d’informations publiques, ou sert-il également à identifier et surveiller les voix critiques ?
Assurément, la surveillance des voix critiques fait partie des objectifs poursuivis.
Le contre-terrorisme confié en partie à des enseignants
La composition de la Direction générale du contre-terrorisme présente une autre particularité.
Sur les six responsables nommés, un seul appartient à la Police nationale : le commissaire Sidi Zodi, directeur des investigations et des auditions. Les cinq autres proviennent de l’administration civile.
Deux inspecteurs adjoints de la promotion humaine, Dan Maradi Abdou Sahabi Alio et Hamza Abdou Oumarou, sont respectivement chargés de la gestion des sources et du suivi des activités terroristes.
Deux enseignants occupent des postes d’analyse : Halirou Mahamaou dirige l’analyse en matière de contre-terrorisme, tandis que Mamoudou Ousmane Zalika prend la tête du service « Analyse Al-Qaida ».
Enfin, Abdou Illo, secrétaire des affaires étrangères, est affecté à l’animation et aux recherches.

Cette présence importante de fonctionnaires civils se retrouve dans d’autres départements. Le renseignement extérieur et la protection des informations sont confiés à Younoussa Hamissou, enseignant, tandis que Moussa Moumouni Daouda, également enseignant, est chargé de la gestion du matériel.
Il convient toutefois de nuancer cette observation : dans les services de renseignement, le corps administratif d’origine ne reflète pas nécessairement l’expérience réelle de l’agent. Certains fonctionnaires ont pu exercer pendant plusieurs années dans des structures spécialisées avant leur nomination. Les documents ne permettent donc pas de juger de leurs compétences. Il peut également s’agir d’emplois-écrans ou de fonctions de couverture.
Mais la question demeure : quelles capacités opérationnelles et analytiques le régime a-t-il réellement constituées pour faire face au JNIM et à l’État islamique au Sahel, alors que la situation sécuritaire continue de se dégrader ?
Il faut préciser que de nombreux cadres spécialisés dans différents domaines du renseignement ont été contraints de quitter leurs fonctions, laissant une institution privée de repères et de compétences essentielles. Cette situation explique, en partie, son incapacité à anticiper plusieurs attaques terroristes, notamment celles qui ont frappé Niamey et d’autres localités du pays.
Les nominations régionales et la composition du CSE
L’arrêté n° 27 révèle également les premières nominations territoriales identifiées.
Le commandant Souleymane Sani Bako est nommé directeur régional à Agadez, le commissaire Abdouramane Salifou Chaibou à Dosso, Balkissa Abdoul-Karim Moussa à Maradi, Djafarou Oumarou Gourouza à Tahoua et l’officier principal de police Yacouba Abdou à Zinder.
À Niamey, l’inspecteur principal de police Moussa Adamou Maïkibi est nommé directeur régional adjoint.

Cependant, à la suite des récentes évasions, un vaste remaniement a eu lieu au sein de la direction régionale de Niamey. Nous y reviendrons.
Sur les cinquante nominations, trente-quatre concernent des membres des forces de défense et de sécurité : dix-neuf policiers, huit militaires des FAN, cinq gardes nationaux et deux gendarmes. Les seize autres responsables sont issus de l’administration civile.
Cette répartition révèle un appareil dominé par les forces de sécurité, avec un encadrement policier important et une direction supérieure confiée à des militaires proches du pouvoir.
Un statut juridique encore opaque
Les arrêtés renvoient à l’ordonnance n° 2025-32 du 3 octobre 2025, relative au « régime des actes accomplis par le personnel du Conseil de sécurité d’État ».
Son intitulé soulève plusieurs interrogations. Quels actes sont concernés ? Quelles protections sont accordées aux agents ? Peuvent-ils être poursuivis devant les juridictions ordinaires lorsqu’ils commettent des infractions dans l’exercice de leurs fonctions ?
Cette absence de transparence empêche de connaître précisément les garanties juridiques applicables aux activités du CSE.
Un autre décret, le n° 2025-591/PRN/ME/F du 15 octobre 2025, fixe les « traitements et certains avantages spécifiques » accordés à son personnel. Les montants ne figurent pas dans les documents consultés.
Droits humains : le CSE échappe officiellement aux inspections
Le régime vient lui-même d’apporter un nouvel élément à ce dossier.
En effet, le 14 octobre 2026, Abdourahamane Tiani a signé une ordonnance instituant l’Observatoire national des droits de l’homme et des libertés fondamentales (ONDH/LF), prévu par l’article 72 de la Charte de la refondation.
Cette institution est notamment chargée de veiller au respect des droits humains dans les lieux de détention, au moyen de visites régulières, annoncées ou inopinées. Elle doit également contribuer à prévenir la torture et les traitements cruels, inhumains ou dégradants.
Mais le communiqué officiel du gouvernement prévoit une exception explicite : le Conseil de sécurité d’État est exclu de ce droit de visite.
Voilà donc une institution officiellement chargée de prévenir les violations des droits humains à laquelle le pouvoir interdit d’inspecter son propre appareil de renseignement.
Cette exclusion est particulièrement préoccupante dans un pays où les accusations d’enlèvements, de détentions au secret, de torture et de mauvais traitements se sont multipliées depuis le coup d’État.
Pourquoi soustraire cet organisme au contrôle d’une institution précisément créée pour prévenir de tels abus ? Si des personnes sont détenues ou interrogées dans des installations relevant du CSE, qui pourra vérifier leur état de santé, leurs conditions de détention et le respect de leurs droits ?
Le général Tiani a pris le pouvoir en juillet 2023 en invoquant la dégradation de la sécurité. Trois ans plus tard, les groupes armés continuent de frapper, les populations civiles demeurent exposées et l’armée elle-même traverse de profondes tensions.
Pourtant, le nouveau renseignement d’État se voit confier des missions qui s’éloignent sensiblement de la lutte contre le terrorisme.
Au regard de son organisation, de ses attributions et des informations recueillies sur son fonctionnement, le Conseil de sécurité d’État apparaît davantage comme un instrument de répression, de calomnie et de règlement de comptes personnels que comme une véritable structure étatique d’anticipation, de prévention et d’aide à la décision.
Cinquante nominations, des moyens d’interception, une surveillance qui embrasse presque toute la société et un appareil soustrait au contrôle de l’Observatoire des droits humains. Reste à savoir si le CSE a été conçu pour protéger les Nigériens contre les menaces qui les frappent, ou pour protéger le pouvoir de Tiani contre les Nigériens qu’il redoute.
Hamid Amadou N’gadé
MDMG Sahel
Les documents









Documents : arrêtés n° 26, 27 et 28/PRN du 11 décembre 2025, à diffusion restreinte, consultés par MDMG Sahel. Autres sources : communiqué officiel du gouvernement relatif à l’ONDH/LF ; sources propres.

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