Entre Hamdallaye, à vingt kilomètres de Niamey, et Baleyara, à cent kilomètres au nord, une couronne entière du territoire nigérien bascule en avril 2026 hors de l’autorité de l’État. Six communes des départements de Filingue et d’Abala sont désormais sillonnées par des grappes de l’EIGS qui y tiennent des prêches, se substituent à la justice étatique et décrètent la peine de mort pour quiconque tente d’organiser une milice d’auto-défense. Les forces de défense et de sécurité, que la junte Tiani avait promis de remettre au centre de la nation, ont été remplacées sur le terrain par une stratégie d’évitement.
Par Hamid Amadou N’gadé

Depuis une semaine, des mouvements d’une densité inhabituelle sont observés dans la couronne nord-ouest de Niamey. Des attroupements se forment et s’amplifient, dans le département d’Abala et dans celui de Filingue, au sein des communes rurales de Sanam, de Filingue commune, de Filingue centre, de l’Imanan et du Tondikandia. Les autorités traditionnelles et les populations locales décrivent des grappes de combattants qui circulent à moto, prêchent dans les villages au vu des forces de défense, et rendent désormais publique leur entreprise de substitution à l’État. Deux maires ont replié leur administration sur Filingue ville : celui de la commune urbaine de Filingue centre, dont le siège est à Chikal, et celui du Tondikandia. Sur une zone que plus aucune brigade de gendarmerie ne couvre véritablement, c’est la cartographie du Niger utile qui se recompose.
Le 15 avril, au retour du marché hebdomadaire de Tanchiley, dans le département d’Abala, deux véhicules de transport regagnaient le village voisin de Dan-Maitouka. Les passagers, des civils, ont été mitraillés. Aucun survivant. La milice de Tanchiley, alertée par les tirs, s’est portée sur les lieux. Sur les onze agents qui composaient le groupe, huit ont été tués par les assaillants ; trois sont parvenus à s’extraire du guet-apens. Quelques jours plus tard, près du village de Toudouni, dans le même département de Filingue, des miliciens s’en sont pris à des populations peulhes, accusées de connivence avec les groupes armés. Dix-huit personnes, hommes, femmes et enfants, ont été tuées. Trente autres sont portées disparues. La séquence porte en elle sa propre démonstration : un massacre initial attribué aux jihadistes, une réponse communautaire aveugle, un cycle de représailles qui s’installe en moins d’une semaine.
Ce que documente ce basculement relève d’une nature différente des attaques ponctuelles qui rythment, depuis des années, la zone des trois frontières. Les combattants qui sillonnent Filingue et Abala ne se contentent plus de frapper et de disparaître. Ils tiennent des prêches devant les populations. Ils informent les villageois que, désormais, les litiges et les contentieux juridiques relèveront de leur arbitrage, en lieu et place de la justice étatique. Ils mettent en garde l’ensemble des villages contre toute constitution de milice d’auto-défense, sous peine de représailles annoncées. Ce registre est celui d’un appareil politique qui s’installe, bien au-delà du harcèlement ordinaire d’une insurrection. Au Mali, le JNIM a mis plus d’une décennie à franchir ce seuil dans certaines localités du centre et du nord. Dans Filingue et Abala, il a suffi de quelques mois pour qu’un ordre parallèle s’instaure, dont les FDS semblent avoir pris acte.
Il faut porter le regard sur la carte pour mesurer ce que ce département tombé dit du reste du pays. Le Tondikandia est contigu à Baleyara, elle-même située à cent kilomètres au nord-est de Niamey. Hamdallaye, à vingt kilomètres à l’est de la capitale, est déjà un espace fréquenté par des combattants jihadistes. Le département de Loga, au sud-ouest, partage ses frontières avec Filingue et Doutchi. Plus à l’ouest, les départements de Tillabéri, de Torodi et la région de Dosso constituent de longue date des théâtres d’intervention des groupes armés. En additionnant ces zones, c’est un croissant qui se referme autour de la capitale nigérienne, sur la totalité de sa périphérie productive, commerciale et alimentaire. La première hypothèse opérationnelle qu’une telle cartographie autorise est celle d’un isolement progressif de Niamey, coupée de son arrière-pays par une continuité territoriale jihadiste.
Le silence de la junte Tiani sur ces développements vaut aveu. Les compte rendus que publie hebdomadairement le Centre intégré de coordination des opérations continuent de présenter une situation sécuritaire stabilisée et sous contrôle des FDS. Sur le terrain de Filingue et d’Abala, les brigades ont disparu, les officiers ont reculé, les patrouilles ne se font plus que dans des couloirs sécurisés autour des préfectures. Les agents de sécurité nigériens qui ont longtemps payé de leur vie l’engagement contre les groupes armés ne sont plus soutenus par une chaîne de commandement qui assume la confrontation. Ils pratiquent une stratégie d’évitement que la communication officielle masque, et qui relève, comme MDMG Sahel l’écrivait dans son édition N°004, de la mécanique même qui a livré certaines provinces burkinabè au JNIM entre 2020 et 2024.
Ce retournement n’est pas accidentel. Le 27 mars 2026, la junte Tiani a promulgué une ordonnance institutionnalisant les Domol Leydi, ces unités d’auto-défense villageoises dont MDMG Sahel a analysé, dans son édition N°004, la généalogie et les risques structurels. Notre analyse rappelait alors que le modèle Domol Leydi reproduisait trait pour trait celui des Volontaires pour la défense de la patrie burkinabè, dont Human Rights Watch a documenté la dérive vers des massacres ethniquement ciblés et des crimes de guerre. Elle avertissait que l’externalisation de la guerre aux communautés villageoises produisait toujours, à moyen terme, un effondrement du tissu social et une montée des violences intercommunautaires. Ce que la chronologie Dan-Maitouka, Tanchiley, Toudouni documente en sept jours, c’est l’entrée effective du Niger dans cette spirale.
Les populations peulhes du département de Filingue commencent à fuir. Elles se replient sur Filingue ville, sur Bonkoukou, sur Baleyara, parfois jusqu’à Niamey. Les registres de l’Observatoire Kisal et les enquêtes de Jeune Afrique documentent depuis plus de deux ans des mouvements similaires au Mali central et au nord du Burkina. Ils aboutissent, invariablement, à la constitution de camps de déplacés ethniquement homogènes, à l’effacement progressif des économies pastorales, et à l’installation d’un soupçon permanent qui dispense les miliciens locaux de toute retenue face à leurs voisins peulhs. À Toudouni, la séquence a pris moins d’une semaine. Dix-huit morts et trente disparus ne clôturent rien ; ils ouvrent une arithmétique que, au Mali, vingt ans d’observation empêchent d’oublier.
Le Niger que le Général Tiani et ses pairs du Conseil national pour la sauvegarde de la patrie prétendaient sauver le 26 juillet 2023 était celui d’un président démocratiquement élu séquestré pour dégradation sécuritaire alléguée. Trente-trois mois plus tard, ni Abala ni Filingue ne reconnaissent plus véritablement l’autorité de Niamey ; le Tondikandia a vu sa mairie déménager ; les milices villageoises auxquelles la junte avait confié sa doctrine tombent sous les balles des combattants qu’elles étaient censées endiguer ; les Peulhs paient la facture des vengeances. Aux frontières de la capitale, à cent kilomètres tout au plus, un ordre politique rival est en train de s’installer. Il reste aux Nigériens à se demander, sans qu’aucun communiqué officiel ne daigne poser la question à leur place, combien de temps sépare encore Niamey du moment où la route vers Baleyara ne sera plus praticable.
MDMG Sahel — Observer, Analyser. Bulletin N°007, 20 avril 2026.


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