Portée sur les fonts baptismaux à Bruxelles ce 7 avril 2026, l’Alliance des Démocrates du Sahel (ADS) naît au moment précis où les juntes de l’AES assument publiquement le rejet de la démocratie. Le timing n’est pas fortuit. Médecin, syndicaliste, journaliste : le profil de ses dirigeants dit quelque chose de la nature de ce mouvement.
Le 2 avril 2026, Ibrahim Traoré accordait un entretien à la RTB, la radiotélévision publique burkinabè. Il y déclarait, sans détour et devant des journalistes de la Rai italienne et de Sky News britannique : « Les gens doivent oublier la question de la démocratie. La démocratie, c’est pas pour nous. » Cinq jours plus tôt, le 25 mars, Tiani prononçait à Niamey son discours-bilan de la première année de sa « Charte de la Refondation », présentant une « normalisation politique fondée sur des institutions et un exercice du pouvoir conformes au droit », sans élections, sans partis, sans presse libre, avec un mandat de cinq ans renouvelable qu’il s’est attribué sans vote, pendant qu’Assimi Goïta règne en monarque autocrate absolu sur le Mali depuis six ans. Trois chefs de juntes, mais une même réalité : l’AES a choisi son camp, et ce camp n’est pas celui de la démocratie.
C’est dans ce contexte que naît, ce 7 avril 2026, l’Alliance des Démocrates du Sahel. Le sigle mérite attention : ADS, comme en réponse à AES. La symétrie n’est certainement pas accidentelle.

Deux alliances, deux projets
L’Alliance des États du Sahel regroupe des régimes militaires qui ont renversé des présidents élus, dissous des partis politiques, muselé des médias indépendants et quitté les organisations régionales qui exigeaient un retour à l’ordre constitutionnel. Elle se réclame de la souveraineté et de la révolution. L’Alliance des Démocrates du Sahel, elle, se réclame de l’État de droit, des libertés fondamentales et du consentement démocratique. Son communiqué fondateur désigne sans ambiguïté ce qu’elle combat : « la militarisation de la politique et toute forme de pouvoir exercé sans consentement démocratique », « l’inefficacité et l’amateurisme des régimes militaires ».
Le face-à-face est posé. Il reste à savoir ce que chacune des deux alliances peut réellement peser.
Un trio de dirigeants aux profils complémentaires
MDMG Sahel est en mesure de révéler la composition du bureau dirigeant de l’ADS, dont plusieurs membres n’apparaissent pas dans le communiqué public.
La présidence est assurée par le Dr Mayra Djibrine, médecin nigérienne dont le parcours croise l’engagement humanitaire et la défense des droits humains. Figure discrète mais respectée dans les réseaux de la société civile sahélienne et sur les réseaux sociaux de par ses prises de position fortes, elle apporte à l’ADS une légitimité qui dépasse le cadre strictement politique, dans une région où la crise sanitaire et humanitaire est indissociable de la crise sécuritaire. Sa présence à la tête du mouvement signale une volonté de ne pas réduire l’opposition aux juntes à un débat entre anciens apparatchiks.
Le secrétariat général adjoint revient à Idder Alghabid, figure du syndicalisme nigérien. Ancien secrétaire général de l’Union des scolaires nigériens, il a construit sa crédibilité dans la mobilisation estudiantine avant de rejoindre, sous la présidence de Mohamed Bazoum, les rangs de l’exécutif en tant que membre du cabinet présidentiel. Son profil est le fruit d’une trajectoire caractéristique de la génération démocrate sahélienne : formation syndicale, engagement civique, participation à une expérience gouvernementale interrompue par la force des armes le 26 juillet 2023. Il connaît l’appareil d’État nigérien de l’intérieur ; il connaît aussi le prix que les juntes font payer à ceux qui ont choisi le camp de la légitimité constitutionnelle.
Le secrétariat général est confié à Malick Konaté, journaliste et reporter d’images malien en exil, dont le nom figure en bas du communiqué fondateur. Malick Konaté représente une autre dimension du projet : celle de la bataille de l’information, dans une région où les juntes ont progressivement éliminé les médias indépendants, expulsé les correspondants étrangers et instauré un quasi-monopole des médias d’État sur la narration des événements. Qu’un journaliste occupe la fonction de secrétaire général d’un mouvement politique n’est pas anodin du tout : cela dit quelque chose sur la place que l’ADS entend accorder à la communication et à la documentation dans sa stratégie.
La question de la portée
L’ADS naît à Bruxelles, siège des institutions européennes, à bonne distance des capitales qu’elle entend influencer. C’est à la fois une force et une limite. Une force, parce que l’exil offre une liberté de parole et d’organisation que les espaces intérieurs ne permettent plus dans le Sahel d’aujourd’hui. Une limite, parce que l’histoire des mouvements d’opposition en diaspora est aussi celle de structures qui ont parfois perdu contact avec les réalités vécues par les populations qu’elles prétendent représenter.
La question que l’ADS devra résoudre n’est pas doctrinale. Son diagnostic sur la faillite des juntes est partagé par des millions de Maliens, de Burkinabè et de Nigériens qui subissent blocus jihadiste, pénuries de carburant, couvre-feu informationnel, racket institutionnel et disparitions de dissidents. La question est celle de l’ancrage : comment une organisation née dans une capitale européenne parvient-elle à devenir autre chose qu’une série de communiqués de presse, dans des pays où Ibrahim Traoré assume publiquement que la démocratie « n’est pas pour nous » et où Tiani institutionnalise sa propre durée sans mandat populaire ?
La réponse à cette question ne se trouvera probablement pas à Bruxelles. Elle se construira, ou non, sur le terrain. Elle débute à Bruxelles, certes, mais son avenir sera dicté par la capacité à créer un rapport de force véritable à l’AES sur les terres sahéliennes si meurtries par la gouvernance militaire.
« Le Sahel ne peut plus être le terrain de la gouvernance spectacle et de la compromission de l’avenir », écrit l’ADS dans son texte fondateur. « L’ADS est un bouclier démocratique que nous avons choisi de forger. » Deux alliances se font désormais face au Sahel. L’une tient les armes et les États, pour le moment ; l’autre tient des valeurs, une détermination et une conviction, le tout adossé à une volonté guidée par la justice, la démocratie et la bonne gouvernance, comme l’affirme clairement le leitmotiv de l’ADS, bien mis en valeur sur l’en-tête du communiqué. L’histoire nous dira laquelle aura duré.
Contact : www.saheldemocrates.org — MDMG Sahel, Observer. Analyser.


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