
À Nairobi, la France a tourné une page. Le sommet Africa Forward, premier du genre co-présidé avec un pays anglophone, incarne un vrai changement de paradigme dans les relations franco-africaines : investissement contre aide, égalité contre paternalisme, secteur privé contre diplomatie d’État. Un renouveau porteur, pragmatique, mais bâti, délibérément, sans le Mali, le Burkina Faso et le Niger.
Par Hamid Amadou N’gadé
La guerre de l’information en Afrique est une réalité documentée, et la France en est la cible principale. Depuis plusieurs années, des campagnes de désinformation coordonnées, dont l’attribution aux réseaux russes a été établie par plusieurs enquêtes journalistiques et rapports de renseignement, ont méthodiquement alimenté un sentiment antifrançais sur le continent. En août 2024 seulement, 516 articles ont été placés par des agents d’influence dans des titres de presse africains pour une somme de 340 000 dollars. Le Centre d’études stratégiques de l’Afrique identifie des acteurs liés au Kremlin comme les principaux commanditaires de campagnes de désinformation au Burkina Faso, s’appuyant sur des organisations locales pour y promouvoir un agenda prorusse tout en dénigrant la présence française. Le terrain était travaillé bien avant que les juntes sahéliennes n’exigent le départ des forces françaises : la défaite diplomatique de Paris en Afrique de l’Ouest a aussi une dimension informationnelle que ses dirigeants ont longtemps sous-estimée.
C’est dans ce contexte que le sommet « Africa Forward », ouvert le 11 mai à Nairobi, prend tout son sens stratégique. La France tente de reprendre l’initiative dans une guerre de la perception qu’elle a longtemps perdue faute de l’avoir reconnue comme telle. Et pour cela, elle change de méthode, de géographie et de vocabulaire.
Le changement de méthode est le plus substantiel. Pendant des décennies, la coopération franco-africaine s’est organisée autour de la logique de l’aide publique au développement : des États donneurs vers des États bénéficiaires, des projets définis à Paris pour des populations consultées à Dakar ou à Bamako, une relation structurellement asymétrique enveloppée dans la rhétorique de la fraternité. Africa Forward enterre officiellement ce modèle. Macron l’a formulé sans complexe devant des jeunes Africains réunis à l’Université de Nairobi : « Normalement, ce type de sommet aurait commencé par une rencontre entre les dirigeants français et africains pour dire : voilà ce qui est bon pour vous, on va vous aider. Ce n’est plus du tout ce dont l’Afrique a besoin et ce qu’elle veut entendre. » La logique d’aide cède la place à une logique d’investissement : des PME et des start-ups françaises et africaines invitées à co-créer de la valeur, des plateformes B2B pour générer des partenariats industriels et technologiques concrets. L’armateur CMA CGM a signé dès la première journée un accord de 700 millions d’euros pour les infrastructures logistiques kényanes, dans une séquence emblématique du tournant économique voulu par Paris. Il n’est plus question de la coopération au développement : on est dans la diplomatie économique, et la nuance n’est pas sémantique.
Elle répond d’ailleurs à une réalité budgétaire qu’Emmanuel Macron n’a pas cherché à dissimuler : l’aide publique au développement française a reculé de 10,9 % en 2025, tandis que la chute mondiale atteignait 23,1 % sous l’effet des coupes américaines. Reconnaître cette contrainte plutôt que la nier est, à sa manière, une forme de partenariat plus honnête que les promesses non tenues des décennies précédentes.
Le changement de géographie est tout aussi signifiant. Choisir Nairobi pour co-présider un sommet historiquement réservé aux capitales francophones, c’est rompre avec le « pré carré » que Macron a lui-même déclaré terminé : « Depuis 2017, je n’ai jamais pris l’Afrique francophone comme étant un pré carré. » Le Kenya accueille aujourd’hui 140 entreprises françaises, contre une trentaine il y a quinze ans. L’Afrique que Paris regarde désormais est celle de la croissance et de l’innovation, de la transition énergétique et de l’intelligence artificielle. Le sommet a d’ailleurs acté en amont un accord franco-kényan dans le nucléaire civil, Paris et Nairobi posant la souveraineté énergétique comme condition première de la souveraineté industrielle et numérique du continent. La conviction centrale est formulée clairement par Macron : « L’Afrique est en train de réussir. Elle a besoin d’investissements pour être plus souveraine. »
Placer la jeunesse, l’entrepreneuriat, les industries culturelles et créatives et la transformation numérique au centre du narratif franco-africain, c’est s’adresser aux sociétés africaines là où elles vivent réellement, et non aux seuls appareils d’État avec lesquels Paris négociait depuis ses ambassades. C’est aussi, stratégiquement, répondre aux campagnes de désinformation par la preuve économique plutôt que par les démentis diplomatiques : démontrer l’utilité concrète du partenariat à des générations que les réseaux sociaux ont exposées bien davantage aux narratifs de la rupture qu’à ceux de la construction commune.
Reste que ce nouveau paradigme, aussi cohérent soit-il dans ses intentions, s’arrête aux frontières du Sahel. La liste des chefs d’État présents à Africa Forward est éloquente autant par ses présences que par ses absences : Côte d’Ivoire, Ghana, Guinée, République démocratique du Congo, Kenya, Égypte. Ni le Mali, ni le Burkina Faso, ni le Niger. L’Alliance des États du Sahel est hors champ, et Macron l’a formulé en termes d’accusation : « La junte malienne n’a pas pris la meilleure décision » en exigeant le retrait des forces françaises qui combattaient les djihadistes. La lecture est tranchée. Elle oublie que la guerre informationnelle qui a préparé ce rejet s’est menée sur un terrain où Paris avait laissé trop de vides pour que ses alliés locaux puissent les tenir.
C’est là, malheureusement, le paradoxe central de Nairobi : le nouveau partenariat franco-africain se construit en se détournant des pays où il serait le plus nécessaire et utile. Au Mali, des axes d’approvisionnement stratégiques sont coupés par des combattants djihadistes. Au Burkina Faso, des organisations internationales documentent des violences de masse impliquant des forces de sécurité et leurs supplétifs. Au Niger, la refondation cherche un horizon que personne n’est en mesure de tracer et un Président élu, Mohamed Bazoum, reste toujours otage. Ces trois États ont renvoyé la France. Ils portent seuls les conséquences de ce choix, avec les partenaires de substitution qu’ils ont désignés et les résultats sécuritaires que l’actualité enregistre chaque semaine.
Africa Forward dessine un partenariat franco-africain objectivement plus respectueux, mieux aligné sur les dynamiques réelles du continent, plus susceptible de résister aux offensives informationnelles qui l’ont défait. La question que le sommet ne peut pas résoudre est celle-ci : une refondation qui s’écrit sans le Sahel est-elle encore une refondation, ou le premier acte d’un abandon organisé ?
Hamid Amadou N’gadé

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