Vingt-quatre heures après l’offensive coordonnée du JNIM et du FLA contre sept villes maliennes, le Centre antiterroriste de l’Union africaine a produit un rapport préliminaire confidentiel. Ce document, dont MDMG Sahel a pu obtenir copie, établit avec précision la nature stratégique de ce qui s’est joué le 25 avril 2026. Il qualifie les attaques de « modèle reproductible » applicable au Burkina Faso, au Niger et aux États côtiers. Trois semaines après sa rédaction, aucune institution régionale n’a publiquement reconnu son existence.
Par Hamid Amadou N’gadé
Le document porte la référence ACSRT/PRE-REP/01/2026. Il a été produit par le Centre antiterroriste de l’Union africaine, dont le siège est à Alger. Il est daté du 26 avril 2026. Six pages denses, classées « rapport préliminaire », rédigées dans le délai serré qui sépare la fin de l’offensive du 25 avril et la publication interne du lendemain matin.

L’auteur de ce rapport n’est ni une organisation non gouvernementale, ni un centre de recherche occidental que les juntes sahéliennes pourraient écarter d’un revers de main au nom de la souveraineté. L’AUCTC est une institution panafricaine. Elle relève directement de l’Union africaine. Son mandat couvre la surveillance et l’analyse des menaces terroristes sur l’ensemble du continent. Lorsqu’elle produit un document de cette nature, elle exprime la position technique de l’organisation continentale dont les chefs d’État de la région sont, en théorie, les premiers décideurs.
Trois semaines après sa rédaction, le rapport n’a fait l’objet d’aucune communication publique de la part de l’Union africaine. Il n’a pas été cité par les médias. Il n’a déclenché aucune réunion ministérielle d’urgence à Addis-Abeba. Les conclusions qu’il formule, pourtant d’une importance stratégique majeure, n’ont produit aucune décision politique observable.
La lecture du rapport conduit à trois constats convergents que les communiqués officiels des juntes maliennes et de leurs alliés ont systématiquement contredits ou ignorés.
Le premier constat porte sur la sophistication tactique de l’opération. Les rédacteurs documentent que, à Sévaré, les combattants du JNIM ont d’abord pénétré la ville en se faisant passer pour des civils avant l’arrivée de renforts motorisés. Cette technique de pénétration urbaine présuppose, selon l’AUCTC, l’existence de cellules dormantes implantées de longue date dans le tissu social local, capables de coordination prolongée et d’attente disciplinée. Les services de renseignement maliens, qui présentent l’attaque comme un raid imprévisible, sont confrontés à une analyse contraire émanant d’une institution de l’Union africaine.
Le second constat est plus politique. Le document établit que, pendant l’assaut sur Kidal, le JNIM et le FLA ont transmis un message direct à la Fédération de Russie, lui proposant la neutralité contre le maintien de relations bilatérales futures. Cette information, qui n’a fait l’objet d’aucune communication publique de la part des autorités russes ou maliennes, signale un niveau de structuration politique de l’organisation que la qualification habituelle de groupe terroriste ne permet pas d’appréhender. Le JNIM et le FLA disposent, le 25 avril, d’un appareil de communication diplomatique opérationnel en temps réel.
Le troisième constat est celui qui contient la plus grande charge politique. Le rapport conclut explicitement que les attaques constituent un « modèle reproductible », un « plan transférable » au Burkina Faso, au Niger et aux États côtiers d’Afrique de l’Ouest. Cette formulation, qui figure en propres termes dans le document, n’est pas une projection alarmiste produite par un analyste isolé. Elle est l’évaluation collective de l’institution mandatée par les chefs d’État africains pour surveiller la menace terroriste sur le continent.
« Le succès des insurgés au Mali fournit un plan reproductible pour le Burkina Faso, le Niger et au-delà. Il accroît le niveau de risque pour le Bénin, le Togo et le Nigeria, qui ont déjà connu récemment des attaques de groupes basés au Sahel.«
Rapport AUCTC, 26 avril 2026
Le diagnostic des défaillances structurelles
Au-delà du récit des événements, le rapport propose une analyse des conditions qui ont rendu l’offensive possible. Cette analyse est précisément ce que les gouvernements de la région ne reconnaîtront pas publiquement, puisqu’elle met en cause leurs propres choix stratégiques.
L’AUCTC identifie des « lacunes potentielles » dans les capacités de renseignement des forces maliennes : limites du renseignement humain, limites des moyens techniques d’interception, faiblesse de la reconnaissance aérienne et par drone. La concomitance de ces lacunes avec l’expulsion des forces françaises et américaines depuis 2022, et avec la suspension de la coopération avec MINUSMA, n’est pas explicitement formulée par le document mais résulte mécaniquement de la chronologie des événements.
Le rapport documente également une « liberté de mouvement » dont ont bénéficié les combattants du JNIM et du FLA entre les zones septentrionales, centrales et méridionales du pays, sans interruption notable. Cette mobilité présuppose l’absence de surveillance territoriale effective, l’inadéquation des postes de contrôle, la faiblesse des interdictions routières et l’insuffisance des moyens de reconnaissance aérienne. Ces conditions, observées par l’AUCTC, sont la résultante directe de cinq années de politique sécuritaire dont les juntes assument la responsabilité.
Sur la nature de l’alliance JNIM-FLA, le document est tout aussi explicite. Les rédacteurs soulignent que la coordination entre les deux organisations, malgré leurs différences doctrinales majeures, atteste de la « fluidité des alliances au Sahel » et de la capacité d’un alignement temporaire contre un ennemi commun, la junte malienne. Cette analyse contredit frontalement le récit officiel d’une « alliance terroriste » naturelle qui aurait toujours existé, et restitue la nature politique d’un rapprochement circonstanciel.
Document à charge contre le silence institutionnel
Trois semaines se sont écoulées depuis la rédaction du rapport. Les chefs d’État de l’Union africaine n’ont publié aucune déclaration commune sur la situation au Mali. La Conférence des chefs d’État et de gouvernement n’a pas été saisie. Le Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine n’a tenu qu’une réunion technique sans communiqué substantiel.
Cette inaction prend une signification particulière à la lumière du contenu du document. L’institution savait, dès le lendemain de l’offensive, que l’événement n’était pas une crise nationale malienne isolée mais l’ouverture d’une séquence régionale dont les prochains chapitres concernent directement le Niger, le Burkina Faso, et potentiellement les États côtiers. L’institution disposait donc, au moment précis où une réaction politique pouvait encore avoir un effet préventif, de l’analyse qui justifiait une telle réaction. Elle ne l’a pas produite.
Plusieurs facteurs concourent à expliquer ce silence. Les juntes maliennes, burkinabè et nigériennes siègent, formellement, dans les organes de l’Union africaine. Elles disposent donc d’une capacité d’obstruction sur tout document qui mettrait en cause leur gestion. L’Algérie, pays hôte de l’AUCTC, entretient des relations complexes avec les régimes de transition sahéliens et a peu d’intérêt à provoquer une crise diplomatique en publiant un document susceptible d’être interprété comme une mise en accusation. La présidence tournante de l’Union africaine, exercée actuellement par un État dépendant d’équilibres politiques fragiles, n’a pas pris l’initiative d’une saisine.
Le résultat de ces facteurs est connu. Un document qui établissait, avec la précision d’une institution technique mandatée, que ce qui s’était passé le 25 avril va se reproduire dans les pays voisins, est resté dans les tiroirs. Les populations qui pourraient être affectées par les prochaines déclinaisons du « modèle reproductible » n’ont pas été averties. Les gouvernements qui pourraient prendre des mesures préventives n’ont pas été formellement saisis. Et l’institution régionale qui se présente comme la garante de la paix et de la sécurité sur le continent a choisi le silence.
La publication de ce document, trois semaines après sa rédaction, ne constitue pas une indiscrétion, de notre part. Elle constitue une exigence démocratique. Les citoyens des États sahéliens et des pays côtiers d’Afrique de l’Ouest ont le droit de savoir ce que l’institution panafricaine mandatée pour analyser la menace terroriste a établi à propos de leur sécurité.
Le 25 avril marque une rupture stratégique. Le modèle est reproductible. Les pays voisins doivent s’attendre à des opérations comparables. Les conditions politiques qui ont rendu cet effondrement possible sont structurelles et concernent l’ensemble des juntes sahéliennes.
Que ces conclusions aient été formulées par une institution de l’Union africaine, dans un document rédigé en vingt-quatre heures par les analystes techniques de l’organisation, et qu’elles aient été suivies de trois semaines de silence institutionnel, constitue, en lui-même, un document à charge.
Il y a, dans cette séquence, deux faillites distinctes. La première est celle des juntes, dont l’effondrement militaire et politique se documente quotidiennement. La seconde est celle de l’architecture régionale de sécurité, qui dispose des analyses correctes et n’en tire pas les conclusions politiques. La première était prévisible. La seconde restera, au regard de l’histoire à venir, plus difficile à justifier.
Hamid Amadou N’gadé
Le rapport AUCTC dans son intégralité
MDMG Sahel publie ci-dessous l’intégralité des six pages du rapport préliminaire ACSRT/PRE-REP/01/2026 du Centre antiterroriste de l’Union africaine, daté du 26 avril 2026.







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