En mars 2026, la junte malienne a libéré près de deux cents détenus présumés jihadistes pour que ses camions puissent circuler jusqu’à la Tabaski. C’est l’épilogue provisoire d’une guerre du carburant commencée en septembre 2025, dont MDMG Sahel publie aujourd’hui la cartographie complète : 16 attaques, 339 citernes détruites, 42 morts documentés, et une machine d’État qui s’est grippée de l’intérieur.

L’armée malienne a nié le 30 mars. Plusieurs sources sécuritaires et politiques indépendantes l’ont confirmé à l’AFP le même jour : en mars 2026, la junte a discrètement libéré près de deux cents détenus présumés jihadistes en échange du libre passage de ses convois de carburant jusqu’à la Tabaski. Il faut mesurer ce que cette transaction révèle. Après cinq mois de blocus économique, un régime qui gouverne au nom de la souveraineté retrouvée a négocié avec les forces qu’il prétend combattre, pour racheter à prix de prisonniers le droit de circuler sur ses propres routes. C’est l’aveu chiffré d’une guerre perdue.

Trois corridors, une seule cible

Le Mali est un pays enclavé de 1,24 million de kilomètres carrés dont la survie économique repose sur deux axes routiers principaux : l’axe sud depuis les ports d’Abidjan via Sikasso et Bougouni, l’axe ouest depuis Dakar via Diboli et Kayes. Le JNIM a compris cette géographie avant l’armée. Depuis septembre 2025, la Katiba Macina d’Amadou Koufa a transformé cette logistique en champ de bataille, frappant méthodiquement là où les volumes de carburant sont les plus importants et les distances les plus longues. Les seize attaques documentées entre le 6 septembre 2025 et le 29 janvier 2026 le confirment : sept frappes sur l’axe sud, cinq sur la zone péri-capitale, trois sur l’axe ouest, une sur l’axe central Ségou-Bamako.

Mali : le blocus du JNIM en chiffres — 16 attaques, 339 citernes détruites, du 6 septembre 2025 au 29 janvier 2026
Mali : le blocus du JNIM en chiffres — 16 attaques documentées, 339 citernes détruites, du 6 septembre 2025 au 29 janvier 2026. © MDMG Sahel

Cette stratégie commence discrètement, par des embuscades dans les régions de Sikasso et Koulikoro, avant de monter en puissance dès la mi-septembre avec la destruction d’au moins quarante citernes entre Lakamané et Kaniéra sur l’axe Dakar-Bamako. En octobre, deux frappes successives anéantissent entre 89 et 102 camions-citernes dans la seule région de Sikasso en moins d’une semaine.

Bamako bascule : rationnement à 10 000 FCFA par véhicule et par jour, universités fermées pendant deux semaines, 110 stations-service sur 700 fonctionnant de manière aléatoire. Le 6 novembre, le ministre des Affaires étrangères Abdoulaye Diop qualifie la crise de « sabotage orchestré de l’extérieur ». Ce jour-là, des citernes brûlent à 350 kilomètres au sud de son pupitre.

Le 10 décembre marque un franchissement d’une autre nature : en une seule journée, le JNIM frappe simultanément en trois points sur une ligne de 400 kilomètres, dont une embuscade à moins de quatre-vingts kilomètres de Bamako. L’attaque du 29 janvier 2026 entre Diboli et Kayes, sur l’axe que les autorités croyaient relativement épargné, achève la démonstration : une dizaine de chauffeurs exécutés, des dizaines de camions incendiés, les transporteurs sénégalais et ouest-africains stoppant leurs départs depuis Kidira. La quasi-totalité des corridors d’importation du Mali se trouve désormais sous menace simultanée.

La machine d’État grippée

Les 339 citernes détruites et les 42 morts ne rendent pas compte d’une réalité que des sources sécuritaires maliennes ont communiquée à MDMG Sahel : la désorganisation interne de l’appareil de défense a aggravé chaque situation de crise.

Le 25 janvier 2026, un convoi de relève des FAMA est attaqué à deux reprises entre Boni et Douentza. Le commandant du théâtre Centre, présent et blessé, avait préalablement alerté l’état-major sur les carences en munitions et l’absence de renseignements. L’évacuation par hélicoptère est retardée, pénurie de carburant.

Quatre jours plus tard, le convoi du 29 janvier avait sollicité un report de départ pour permettre un réapprovisionnement. Le directeur de l’ANSE, Modibo Koné, refuse, des sources indiquant qu’un proche lié à ses réseaux aurait subi des pertes financières en cas de délai. Les soldats, à court de munitions, ne peuvent riposter efficacement. Une dizaine de chauffeurs sont exécutés sur place.

Ces éléments s’inscrivent dans une logique plus large : les divergences persistantes entre le ministre de la Défense Sadio Camara et le tandem Goïta-Koné désorganisent la chaîne de commandement à un moment où chaque heure compte. L’allocation des ressources suit des logiques de fidélité personnelle plutôt que d’efficacité opérationnelle ; quatre casernes de la région de Bamako dénoncent des pénuries récurrentes et un traitement inéquitable.

Ce que les chiffres ne diront jamais

À Mopti, la ville n’a reçu aucun litre de carburant entre début septembre et mi-novembre 2025 : soixante-dix jours sans électricité stable, sans transport, sans explication officielle. À Bamako, des centaines de milliers de personnes ont marché pendant des semaines. Les malades qui n’ont pas rejoint un hôpital ne figureront dans aucun bilan d’État. Et quand les corps des chauffeurs tués restent abandonnés sur la route, sans rapatriement ni enterrement, c’est la démonstration que le territoire n’est pas seulement économiquement bloqué : il est moralement abandonné.

Depuis six ans, la junte malienne gouverne au nom de la souveraineté retrouvée. Le blocus du JNIM a produit une réponse brutalement concrète. Un État qui rachète le droit de circuler sur ses propres routes à prix de prisonniers libérés n’a pas consolidé sa souveraineté. Il l’a mise en gage.

La Tabaski approche. Les convois roulent. Jusqu’à quand ?


Document annexe — Les 16 attaques : chronologie complète

Attaque 1 — 6-7 septembre 2025, région de Sikasso. Le blocus commence discrètement. Dans la région de Sikasso, les premières citernes sont touchées, entre 1 et 10 véhicules selon les estimations de sources sécuritaires locales. Aucun mort n’est signalé, mais le signal est clair : les convois sont désormais des cibles déclarées. La junte ne communique pas.

Attaque 2 — 13 septembre 2025, entre Diédiéni et Kolokani (région de Koulikoro, environ 100 km de Bamako). Première attaque documentée sous escorte militaire à moins de cent kilomètres de la capitale. Entre 2 et 10 camions-citernes touchés. L’incident révèle que même les convois escortés ne sont pas en sécurité sur les axes les plus proches de Bamako.

Attaque 3 — 14 septembre 2025, entre Lakamané et Kaniéra (région de Kayes, coordonnées OSINT : 14°33’N, 9°59’O). Première attaque de grande ampleur, géolocalisée par enquête OSINT. Reuters rapporte « au moins 40 citernes détruites » ; une source proche du JNIM avance 80. Fourchette retenue : 20 à 80 véhicules. C’est le premier incident à faire comprendre que le JNIM a lancé une opération coordonnée.

Attaque 4 — 19 septembre 2025, entre Néguila et Soribougou (région de Koulikoro, coordonnées : 12°54’N, 8°33’O). Géolocalisée par imagerie satellite. Entre 9 et 12 citernes brûlées, aucun mort confirmé. Ce tronçon sera frappé une seconde fois en octobre.

Attaque 5 — 2 octobre 2025, axe Ségou-Bamako. Le JNIM mitraille le véhicule de l’ancien député et guide religieux Abdoul Jalil Mansour Haïdara, fondateur de Ségou TV, le tuant sur place. Le mouvement ne frappe plus seulement les convois : il cible les symboles de la vie économique et médiatique. L’État malien ne publie aucun communiqué.

Attaque 6 — 17 octobre 2025, entre Kolondiéba et Kidiana (région de Sikasso, coordonnées OSINT : 10°50’N, 6°40’O). L’enquête OSINT géolocalise environ 50 citernes détruites. Fourchette retenue : 48 à 52 véhicules. La région de Sikasso devient le théâtre principal du blocus sur l’axe sud.

Attaque 7 — 21 octobre 2025, proximité de Sikasso (coordonnées OSINT : 11°10’N, 5°37’O). Plus de 40 citernes détruites (fourchette : 41 à 50). En moins d’une semaine, deux frappes anéantissent entre 89 et 102 camions-citernes dans la seule région de Sikasso. C’est sur cette période que Bamako bascule.

Attaque 8 — 28 octobre 2025, entre Néguila et Soribougou (région de Koulikoro, coordonnées : 12°54’N, 8°36’O). Seconde embuscade sur le même tronçon. Entre 1 et 20 citernes touchées. La répétition du même point géographique est une démonstration de contrôle territorial.

Attaque 9 — 6 novembre 2025, entre Zégoua et Sikasso (coordonnées OSINT : 11°08’N, 5°37’O). Au moins 9 citernes détruites. Ce jour-là, le ministre Abdoulaye Diop qualifie la crise de « sabotage orchestré de l’extérieur » devant le corps diplomatique. Pendant son discours, des citernes brûlent à 350 kilomètres au sud.

Attaque 10 — 6 décembre 2025, axe Bougouni-Bamako, secteur Sido-Kéléya. Embuscade d’ampleur : « plus de vingt camions-citernes réduits en cendres » selon une source sécuritaire rapportée par AFP. Fourchette retenue : 21 à 35 véhicules. France 24 confirme via son correspondant Serge Daniel.

Attaque 11 — 10 décembre 2025, poste forestier de Kéléya (RN7, coordonnées : 11°50’N, 7°47’O). 1 citerne incendiée. Premier volet d’une frappe triple coordonnée ce jour-là.

Attaque 12 — 10 décembre 2025, entre Bamako et Ouélessébougou (région de Koulikoro, moins de 80 km de la capitale). 4 citernes incendiées, 1 chauffeur tué. Franchissement psychologique majeur : le JNIM démontre qu’il peut frapper à portée immédiate de la capitale. C’est à ce moment que les États-Unis et le Royaume-Uni annoncent le retrait de leur personnel non essentiel du Mali.

Attaque 13 — 10 décembre 2025, Nioro du Sahel. Troisième volet de la frappe simultanée. L’Institut de formation des maîtres est ciblé : 1 mort, 1 blessé. En une seule journée, le JNIM a frappé sur une ligne de 400 kilomètres. L’armée malienne ne réagit à aucune des trois attaques dans ses communications officielles.

Attaque 14 — 18 décembre 2025, entre Sido et Zambroula (RN7, région Bougouni/Sikasso). 5 citernes vides incendiées. La destruction de citernes vides vise à réduire la capacité de rotation du parc logistique malien. C’est une logique d’usure qui s’attaque à l’outil, pas seulement au contenu.

Attaque 15 — 25 décembre 2025, entrée de Sido (RN7). Engin explosif improvisé contre un convoi escorté. L’utilisation d’un IED marque une évolution tactique délibérée : les routes elles-mêmes deviennent une arme.

Attaque 16 — 29 janvier 2026, entre Diboli et Kayes (RN1, axe Sénégal-Bamako). La plus meurtrière de toute la série. Sur l’axe que les autorités croyaient épargné, le JNIM frappe avec une puissance inédite. Un élu local confirme à l’AFP trois militaires maliens tués. Des sources sécuritaires font état de 15 à 18 chauffeurs tués, certains témoignages rapportant des exécutions par égorgement. Fourchette citernes : 20 à 60 véhicules. Les transporteurs sénégalais et ouest-africains stoppent leurs départs depuis Kidira.


Sources : AFP, Reuters, RFI, France 24, décrets officiels maliens (novembre 2025), Bellingcat OSINT, GI-TOC, Journal officiel du Mali, sources sécuritaires maliennes. Documentation du blocus économique JNIM — Abdou Pagoui pour MDMG Sahel. #MaliEnPanne


Une réponse à “Guerre du carburant: Le JNIM met Assimi Goïta à genoux”

  1. Avatar de Djibo
    Djibo

    Édifiant

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