
Une centrale électrique en mars, une délégation dépêchée en urgence à Alger en juin, six cents millions de dollars prêtés à plus de 11 %, quatre hélicoptères de combat le 9 août, un puits de pétrole le 13, une cargaison d’un million de barils le 14. Remis dans leur ordre, ces événements nous montrent le revers de la médaille qu’on cherche à cacher.
Par Abdou Pagoui
L’année 2026 s’est déroulée selon un ordre qu’il suffit de rétablir pour que le sens apparaisse. En février, les ambassadeurs des deux pays regagnent leurs postes, après dix mois de rupture, quelques jours avant que le général Tiani ne se rende à Alger. En mars, une Grande commission mixte se tient à Niamey, et l’on lance dans la foulée la construction d’une centrale électrique de 40 mégawatts à Gorou Banda, offerte par l’Algérie. Début juin, les deux Premiers ministres l’inaugurent. Le 2 juin, trois mémorandums d’entente portant sur le forage, le traitement des données sismiques et la distribution des produits pétroliers, sont signés entre des filiales de Sonatrach et la Société nigérienne de pétrole. Courant juin, une délégation nigérienne est dépêchée en urgence à Alger, et nous verrons dans un instant pourquoi. Le 9 août, quatre hélicoptères militaires quittent la base algérienne d’In Guezzam pour Niamey, deux Mi-24V et deux Mi-171, accompagnés de munitions et d’équipements, don du ministère algérien de la Défense. Une polyclinique et un puits de recherche supplémentaire sont promis. Tout cela a été présenté comme des dons. Mais une centrale électrique, quatre hélicoptères de combat et des munitions ne tombent jamais du ciel par simple générosité.
Le 13 août, les Premiers ministres Ali Mahaman Lamine Zeine et Sifi Ghrieb lancent ensemble, à 1 400 kilomètres de Niamey, le forage du puits Kafra Sud-Est 1. Le 14 août 2026, un pétrolier a quitté le terminal de Sèmè, au Bénin, avec dans ses cuves un million de barils de brut nigérien, le Meleck. Le navire s’appelle l’Ottoman Sincerity. Il avait été chargé sous la surveillance d’une délégation venue de Niamey et d’Alger, et il est parti vers une destination inconnue officiellement. Personne, au Niger, ne sait à quel prix cette cargaison a été vendue. Et plus grave encore, personne ne sait davantage, si elle a été vendue ou remboursée.
Pour comprendre comment ce million de barils a fini dans les soutes d’un navire affrété par une compagnie algérienne, il faut remonter vingt et un ans en arrière, jusqu’à un contrat signé en 2005 et presque aussitôt oublié.
Cette année-là, la compagnie publique algérienne Sonatrach obtient, par sa filiale internationale SIPEX, les droits de recherche sur un périmètre de 23 737 kilomètres carrés dans le nord du Niger, à quatre-vingt-cinq kilomètres de la frontière algérienne. On l’appelle le bloc de Kafra. Le sous-sol y est prometteur, chacun en convient. Suivent des campagnes géologiques, environ 2 200 kilomètres de sismique en deux dimensions et 760 kilomètres carrés en trois dimensions, puis deux puits d’exploration forés en 2018 et en 2019, d’où sort la découverte baptisée Kafra-1. Ces chiffres figurent dans le communiqué que Sonatrach a diffusé le 13 août 2026 pour célébrer son retour.
Alors que, la China National Petroleum Corporation, arrivée au Niger trois ans après SIPEX, en 2008, portait le bloc d’Agadem à 110 000 barils/jours dont 90 000 barils par jour destinés à l’exportation, avec en 18 ans, 480 puits commerciaux à son actif, côté algérien, vingt et un ans, deux puits seulement. La différence est abyssale ! Pourquoi ce blocage ? Ce blocage prolongé ne cacherait-il pas une stratégie d’usure : attendre que l’État, affaibli, soit contraint d’accepter des conditions initialement inacceptables ?
Ce moment est probablement arrivé en 2026.
Il faut ici rendre à Niamey ce qui lui revient. Personne de sérieux ne reprochera au Niger de chercher un second partenaire pétrolier. Ses relations avec les deux partenaires majeurs (Bénin et CNPC) sont exécrables depuis l’avènement du CNSP. Et pour pouvoir vendre son pétrole brut, il en est réellement dépendant. L’Algérie dispose d’une expertise véritable, de foreuses, de cadres compétents et d’une frontière commune. La question n’a jamais été de savoir s’il fallait discuter avec Alger. La vraie question est ailleurs : à quel prix l’accord s’est fait, dans quelles conditions, et qui, au final, va en payer le coût.
Celles-ci portent deux noms : Kafra et Meleck.
Reste à savoir ce que Niamey a exactement concédé. Le 15 avril 2026, les autorités nigériennes ont prorogé le permis de Kafra pour deux années supplémentaires, soit jusqu’en avril 2028. Sonatrach annonce quatre puits d’exploration ; les engagements relayés sur le terrain parlent de deux forages de recherche sur vingt-quatre mois. La réponse figure dans l’avenant au contrat de partage de production. Il n’est pas publié, et nul ne l’a réclamé.
Un mot de technique s’impose ici, sans lequel la suite reste illisible pour les non avertis. Dans un contrat de partage de production, la compagnie avance toutes les dépenses de recherche, de forage et de développement ; puis elle se rembourse en prélevant par priorité une part de la production. C’est ce que l’on nomme le coût pétrolier. Ce n’est qu’une fois ce prélèvement effectué que le reliquat se partage entre l’État et l’opérateur. Chaque franc inscrit au registre des coûts est donc un franc en moins dans la part de l’État, avec dix ans de décalage, et sans que personne ne s’en avise au moment où l’écriture est passée. C’est la raison pour laquelle tous les États pétroliers du monde vérifient une seule et même chose : que les prestations ont été facturées au prix du marché.
C’est précisément cette vérification que le montage retenu à Kafra rend impossible. Tant que le forage était confié à GWDC, le prestataire chinois, spécialiste des forages pétroliers, auquel Sonatrach avait dû se résoudre lorsque le ministre Abba Issoufou conditionnait le renouvellement du contrat au respect des engagements de forage, la facture était négociée entre deux parties aux intérêts opposés, et par conséquent contestable. Les Chinois sont partis définitivement en juin 2026. Depuis, le chantier est confié à ENAFOR, filiale de forage de Sonatrach. Le groupe algérien se facture désormais à lui-même des travaux que l’État du Niger s’est engagé par contrat à rembourser sur ses futurs barils.
Sonatrach n’en fait d’ailleurs pas mystère : le recours à ENAFOR, écrit le groupe, vise à limiter le recours à des prestataires extérieurs. Ce qui se lit à Alger comme une belle performance d’intégration verticale se lit à Niamey comme la disparition du prix de référence. Plus la facture d’ENAFOR sera confortable, plus l’argent circulera d’une poche de Sonatrach à une autre, et plus lourde sera la dette que le Niger devra éponger le jour où le pétrole sortira. Le contentieux qui a empoisonné pendant des années les relations avec la CNPC sur l’évaluation des coûts pétroliers aurait pourtant dû suffire à instruire les négociateurs nigériens.
Le test, ici, est d’une simplicité désarmante. Il suffit de comparer la facture d’ENAFOR pour Kafra Sud-Est 1, foré à 3 900 mètres, avec celles acquittées pour les puits réalisés par GWDC sur le même bloc, à profondeur comparable. Les données existent et elles dorment au ministère en charge du pétrole. Qu’il les publie, et la discussion sera close.
Le second volet de cette histoire est d’une autre gravité, car il ne porte plus sur du pétrole hypothétique, mais sur du brut déjà pompé, déjà chargé, déjà encaissé par quelqu’un. Alger a parlé, le 14 août, d’une commercialisation conjointe du Meleck nigérien. Le quotidien national nigérien Le Sahel, lui, a décrit la mécanique réelle, et il faut la lire mot à mot : le million de barils a été acquis auprès de l’État du Niger par la SONIDEP, puis vendu à SONATRACH, en application de dispositions contractuelles datées du 22 juillet 2026. La compagnie algérienne n’accompagne donc pas le Niger sur le marché international. Elle lui achète son pétrole.
La différence est considérable. Sous la présidence de Mohamed Bazoum, la CNPC agissait comme un simple prestataire : elle vendait la part de l’État au prix du marché, se contentant d’une commission de service fixe et publique de seulement sept centimes de dollar par baril. L’État nigérien conservait ainsi la maîtrise pleine et entière de la commercialisation de sa production. Aujourd’hui, cette souveraineté a disparu au profit d’une chaîne d’intermédiation opaque. Depuis le 22 juillet 2026, il y a trois étages là où il n’y en avait qu’un : l’État vend à la SONIDEP, la SONIDEP vend à Sonatrach, Sonatrach revend. Cette cascade d’intermédiaires siphonne la valeur : là où l’État percevait la quasi-totalité de la recette, il ne récupère plus qu’un dollar par baril, tandis que Sonatrach capte entre trois et quatre dollars au titre de l’intermédiation selon les éléments du projet d’accord dont nous avons eu connaissance. Sur une base de 20 000 barils par jour, cela représente 1 400 dollars de frais quotidiens dans l’ancien schéma et 100 000 dans le nouveau, dont quatre cinquièmes captés par la partie algérienne. Et rien n’a encore été dit du prix de cession lui-même, ni de la décote éventuellement consentie, qui demeure invisible faute de formule publiée.
Pourquoi Alger achète-t-elle ce brut ? L’Algérie exporte du pétrole léger et raffine ses propres qualités sahariennes ; elle n’a aucun besoin industriel du Meleck nigérien. La réponse à cette question se trouve dans une convention de prêt.
Il faut ici remonter au 12 avril 2024. Ce jour-là, le Niger signe avec la CNPC un protocole d’accord portant sur une avance de 400 millions de dollars, soit environ 246,6 milliards de francs CFA, gagée sur la vente de son brut, remboursable en douze mois à un taux d’intérêt de 7 %. Ce taux avait été vivement critiqué à l’époque, et il méritait de l’être : le taux de référence international à douze mois, le CME Term SOFR, se situait alors autour de 3,99 %. Les négociateurs nigériens avaient donc consenti une marge que nulle institution financière sérieuse n’aurait osé réclamer.
La convention courait jusqu’au 11 avril 2025. Le Niger n’a pas tenu. Il a fallu négocier un avenant prolongeant l’échéance de douze mois, soit jusqu’en avril 2026, avec une clause précisant que cette prolongation ne serait renouvelable qu’une seule fois. À l’expiration de ce second délai, les Chinois n’avaient encaissé que 38 % du remboursement dû, et un mécanisme de pénalité se mettait en marche : à défaut de solde immédiat, le taux d’intérêt devait grimper à 12,6 %.
C’est pour échapper à cette échéance qu’une délégation a été dépêchée en urgence à Alger au mois de juin. Le 10 juillet 2026, le journal L’Enquêteur posait en une une question dont personne n’avait alors la réponse : pourquoi la CNPC vendait-elle encore le brut du Niger, si les 400 millions avaient bien été remboursés ? La réponse est aujourd’hui connue. Le reliquat dû aux Chinois a été soldé grâce à un crédit algérien de 600 millions de dollars, consenti à un taux supérieur à 11 %, gagé lui aussi sur la vente du pétrole brut. Les Chinois ont été désintéressés ; et le brut nigérien a simplement changé de créancier.
Prenons alors la mesure de ce qui s’est joué. Pour éviter une pénalité de 12,6 % sur un solde d’environ 248 millions de dollars, l’État du Niger a contracté un engagement de 600 millions à plus de 11 %. Il a donc économisé un point et demi de taux, sur un principal deux fois et demie supérieur. Et il l’a fait au moment précis où le taux de référence international était retombé aux alentours de 3,1 %. À titre indicatif, l’écart entre 11 % et 3,1 % représente, sur 600 millions de dollars, quelque 47 millions de dollars par an, soit près de 29 milliards de francs CFA que le pays paiera chaque année pour le seul privilège d’avoir emprunté à ce partenaire-là plutôt qu’à un autre. Il y a de quoi relativiser la générosité d’une centrale électrique et de quatre hélicoptères.
Il faut aussi s’interroger sur la différence. Si le reliquat chinois avoisinait 248 millions de dollars et que le nouveau prêt s’élève à 600 millions, il reste plus de 350 millions de dollars d’argent frais, empruntés à 11 % et destinés, selon toute vraisemblance, non à un investissement productif, mais à la trésorerie courante d’un État qui n’arrive plus à payer ses charges. C’est le mécanisme classique de la fuite en avant : on emprunte plus cher pour rembourser du cher, et l’on consomme au passage la différence.
Tout s’éclaire alors, y compris l’apparente absurdité commerciale du montage. Le consortium SONIDEP-Sonatrach n’est pas un partenariat de commercialisation ; c’est l’instrument de remboursement d’un prêt. Le brut qui a quitté Sèmè le 14 août n’a pas été vendu au meilleur prix du marché : il a servi à honorer une échéance. Et c’est ici que le dispositif devient réellement inquiétant, car il place le créancier en position de fixer lui-même la valeur du gage qu’il liquide. Celui qui a prêté est aussi celui qui achète, celui qui revend, et celui qui déclare au débiteur combien sa cargaison valait. Le Niger apprendra le montant de sa recette par le relevé que voudra bien lui adresser son prêteur. Nul besoin d’invoquer la mauvaise foi de quiconque pour comprendre qu’un tel arrangement ne peut produire un prix juste.
Ce montage n’est du reste pas tombé du ciel. Il est le produit d’une situation budgétaire que les documents officiels décrivent sans ambiguïté : un budget 2026 équilibré à 2 922,21 milliards de francs CFA au prix d’un recours à l’emprunt de 1 060,33 milliards. Un État qui a besoin de liquidités tout de suite vend toujours mal, et emprunte toujours cher. Ce faisant, on aura vidé de sa substance la mission même de la SONIDEP, légalement chargée d’acheter, de stocker, de transporter et de commercialiser les produits pétroliers du pays, réduite ici au rôle d’écriture comptable entre l’État et son créancier.
Il y a enfin ce que la mise en scène du 13 août a laissé hors du champ des caméras. Selon nos informations, une fois les invités repartis, aucun Nigérien n’était visible sur le site : chauffeurs, agents de sécurité, personnels d’appui, tous algériens. Le contenu local, cette obligation d’emploi et de sous-traitance nationale que le code pétrolier impose précisément pour que la rente irrigue le pays, est lettre morte dès le premier jour du chantier. Aucun représentant du ministère en charge du pétrole n’était présent lors de l’installation des équipements. Personne, donc, pour mesurer les prélèvements d’eau dans une zone désertique où elle est rare, pour suivre l’effet des opérations sur les pâturages et sur les populations d’Iferouane et de Bilma, ni pour attester la réalité des dépenses qui viendront un jour amputer la part de l’État. Quant au contrôle parlementaire, il a cessé d’exister le 26 juillet 2023 avec la dissolution de l’Assemblée nationale, et avec lui l’obligation, inscrite dans la Constitution du 25 novembre 2010 au terme de longues batailles citoyennes, de publier au Journal officiel les contrats portant sur les ressources naturelles.
Voilà donc où en est le pays. Il a rompu avec des partenaires sérieux, expulsé des cadres chinois en mars 2025, vu partir les foreurs de GWDC en juin 2026 ; et il négocie aujourd’hui en position de demandeur avec le seul voisin capable de lui fournir en même temps du courant, des hélicoptères, une reconnaissance diplomatique et six cents millions de dollars. Dans cette configuration, la souveraineté a simplement changé de créancier, et elle a changé à un taux plus élevé.
Quatre documents suffiraient à clore ce débat sans la moindre polémique : la convention de prêt conclue avec la partie algérienne, avec son montant, son taux, sa durée et ses sûretés ; le contrat de commercialisation du 22 juillet 2026, avec sa formule de prix et son barème de commissions ; l’avenant du 15 avril 2026 et le nombre de puits qu’il engage réellement ; les factures d’ENAFOR comparées à celles de GWDC. Les hommes du 26 juillet ont fait de la transparence leur premier grief contre leurs prédécesseurs ; ils peuvent aujourd’hui l’exercer sur eux-mêmes, et cela ne leur coûtera rien si les accords sont aussi avantageux qu’ils l’affirment.
L’Ottoman Sincerity a pris la mer avec un million de barils appartenant à un pays qui emprunte près de la moitié de son budget et qui vient de refinancer sa dette pétrolière à plus de 11 % quand le monde emprunte à 3,1 %. Ces barils-là ne rapporteront rien au Trésor : Il en partira d’autres, chaque mois, jusqu’à l’extinction d’une ardoise dont les Nigériens ne connaissent ni le montant exact, ni le terme, ni le prix auquel leur pétrole aura été décompté. Ils l’apprendront, comme toujours, par une facture, un contrat publiée par les apatrides.
Abdou Pagoui
Tribune libre – MDMG Sahel. Observer, Analyser.

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