Au Niger, près de trois ans après sa prise du pouvoir, la junte du général Tiani vient de s’engager, officiellement, sur la voie de la milicisation de la lutte contre les groupes armés. Cette décision, prise lors du conseil des ministres du 27 mars 2026, s’inscrit dans le cadre de la mobilisation générale décrétée récemment ; elle participe également à la mise en œuvre de l’une des recommandations phares des Assises nationales tenues l’an dernier à Niamey. 

Selon le compte-rendu du conseil des ministres, le gouvernement de la junte a adopté un projet d’ordonnance instituant des organisations territoriales d’auto-défense. Ces organisations, dénommées « Domol Leydi », qui signifie en langue peulhe « boucliers de la Nation », sont prévues pour être des « auxiliaires des forces de défense et de sécurité ». Elles seront constituées de « personnes physiques engagées volontairement pour contribuer à la défense de la patrie ». À l’instar des Volontaires pour la défense de la patrie (VDP), qui sont à la pointe de la lutte contre les groupes armés au Burkina Faso, les Domol Leydi du Niger seront chargées de « missions de sensibilisation, de renseignement et d’auto-défense de leurs terroirs respectifs ». Le compte-rendu du conseil des ministres précise que leurs personnels seront « choisis parmi les anciens agents des FDS ressortissants des terroirs concernés ou parmi les habitants de ces terroirs ». Sur le plan administratif, les Domol Leydi seront placées sous l’autorité hiérarchique et opérationnelle du commandant de la commission de la mobilisation générale de la réserve militaire, structure prévue par l’ordonnance du 26 décembre 2025 relative à la mobilisation générale. Les personnels engagés disposeront « d’armements et d’équipements dont la gestion sera assurée par l’État » et bénéficieront « des avantages sociaux et pécuniaires déterminés par voie réglementaire ». 

Ce que l’ordonnance du 27 mars officialise, le terrain le vivait déjà dans le sang depuis des mois. Le 26 février 2026, l’EIGS attaquait les positions de la milice armée de l’Anzourou, dans la région de Tillabéri, tuant 26 miliciens dans quatre villages : Doukou Makani, Doukou Djindé, Doukou Koira-Tegui et Doukou Saraou. Ces hommes n’avaient pas été armés par décret ; ils avaient pris les armes parce que l’État et l’armée les avaient abandonnés, de manière manifeste et récurrente. Quelques mois plus tôt, en juillet 2025, dans le département de Banibangou, un groupe d’auto-défense opérant dans la zone de Moriban avait, après la perte de deux des siens face à l’EIGS, exécuté 12 éleveurs en représailles, puis arrêté un véhicule de transport sur le marché de Mangaïzé et isolé les passagers par ethnicité, avant d’en exécuter 22, tous peulhs et touaregs. Cette seule séquence résume ce que la milicisation produit : un glissement du conflit sécuritaire vers le conflit communautaire, avec pour carburant la vengeance et pour marqueur l’appartenance ethnique. Depuis le début de l’année 2025, plus de 480 civils ont été tués par l’EIGS dans le seul département de Tillabéri, avec un pic de 201 morts en juin, notamment dans les cantons de Kokourou, l’Anzourou, Ayorou, Ouallam, Fillingué et Toukounouss. La plupart de ces massacres ont été déclenchés en représailles directes d’actes commis par des milices locales. 

À travers cette ordonnance, la junte nigérienne franchit donc un nouveau cap dans la milicisation de la lutte contre les groupes armés, déjà à l’œuvre dans certaines régions du pays, notamment à Tillabéri, Tahoua et Diffa, où les autorités avaient laissé prospérer des initiatives de constitution de milices communautaires d’auto-défense. La décision adoptée par le conseil des ministres engage désormais l’État à prendre sous sa responsabilité la création de milices d’auto-défense, sur le modèle burkinabè. C’est une décision grave, révélatrice, à plusieurs égards, de l’aveuglement dont fait preuve la junte nigérienne. 

Le modèle burkinabè, précisément, mérite qu’on s’y arrête. Selon les données d’ACLED reprises par Human Rights Watch, l’armée burkinabè et les VDP ont tué au moins un millier de civils entre janvier et juillet 2024 lors d’opérations de lutte contre le terrorisme. En mars 2025, lors de l’opération « Tourbillon Vert 2 », des miliciens VDP ont massacré plus de 130 civils peulhs dans la région de la Boucle du Mouhoun, autour de Solenzo, dans le cadre d’une campagne planifiée par les forces spéciales burkinabè. International Crisis Group notait dès 2024 que le recrutement des VDP s’était largement fait au détriment des communautés peulhes, souvent suspectées de collaborer avec les djihadistes, et que des VDP profitaient de leur pouvoir pour solder des comptes locaux, souvent d’ordre foncier. Insuffisamment formés, insuffisamment encadrés, ces supplétifs civils ont alimenté un cycle de vengeance par groupes armés interposés, poussant des populations entières à se rapprocher, par désespoir ou par survie, des groupes qu’ils étaient censés combattre. 

Le Niger, en s’engageant dans cette voie, ne pourra pas éviter les dérives observées ailleurs. La question du nom retenu pour ces nouvelles milices mérite d’être posée sans détour. « Domol Leydi » est un syntagme peulh. Dans un contexte où le ciblage ethnique des Peulhs par des groupes d’auto-défense est documenté dans plusieurs zones nigériennes, comme au Burkina Faso, baptiser d’un nom peulh des milices armées destinées à opérer dans ces mêmes zones relève au mieux d’une maladresse politique considérable, au pire d’un calcul dont les conséquences pourraient être dévastatrices pour la cohésion intercommunautaire. Sur le terrain, le risque d’un tel ciblage n’a pas pu être évité dans la plupart des zones où des milices d’auto-défense sont déjà actives ; et rien ne permet de croire que la prise en main par l’État de ces milices puisse constituer une garantie suffisante pour le mitiger. 

La junte nigérienne, en prenant cette décision, ne semble pas en mesurer toutes les conséquences ; elle fait preuve d’un amateurisme dangereux. Avec une telle décision, il sera difficile pour elle, qui a fait le pari de vaincre rapidement les groupes armés, de convaincre désormais que des militaires au pouvoir peuvent être plus efficaces que des civils dans la gestion de la crise sécuritaire. Cette décision constitue en soi un aveu d’échec pour le général Tiani qui, quelques jours à peine avant le conseil des ministres du 27 mars, affirmait encore que son gouvernement avait réussi à stabiliser la situation sécuritaire. La création des Domol Leydi, qui consiste à transférer à des civils une responsabilité qui incombe d’abord aux forces de défense et de sécurité, est la preuve éloquente de la faillite d’une hiérarchie militaire désormais encline à sous-traiter sa propre mission : aux mercenaires étrangers pour les opérations lourdes, aux escouades de partisans civils pour le terrain abandonné. 

L’histoire récente du continent offre pourtant un avertissement d’une clarté absolue que la junte semble n’avoir pas lu. Au Soudan, les Forces de soutien rapide (FSR) ont suivi exactement cette trajectoire : tolérées d’abord comme supplétifs contre les rébellions du Darfour, progressivement armées et financées par l’État, institutionnalisées ensuite sous la présidence d’Omar el-Béchir comme force paramilitaire officielle. En avril 2023, ces mêmes FSR se retournaient contre l’armée régulière, déclenchant une guerre civile qui a fait des dizaines de milliers de morts, plus de douze millions de déplacés et transformé le Soudan en l’une des pires catastrophes humanitaires de la décennie. Les Domol Leydi ne sont pas les FSR, et le Niger de 2026 n’est pas le Soudan de 2023 ; mais entre la milice tolérée, la milice armée par décret et la milice qui échappe à celui qui l’a créée, il n’y a souvent que le temps qui passe et les erreurs qui s’accumulent. 


3 réponses à “La junte nigérienne instaure des groupes d’auto-défense”

  1. Avatar de Samailaguida Moutari
    Samailaguida Moutari

    Que dieu nous protège ainsi que le Niger Ameen !!!

  2. Avatar de Boulou Aboukar Malam Kiari
    Boulou Aboukar Malam Kiari

    Une contradiction manifeste de la part du President de la République.
    Je pense que la dégradation de la situation sécuritaire au Niger constitue l’une des principales raisons ayant poussées la junte à faire le coup d’état. Mais après environs 3 ans, la situation sécuritaire s’accentue davantage et pire l’armée est entrain de perdre les acquis difficilement conquerit durant les 2 ans de gestion du President Basoum.
    Alors, où est la cohérence en cela ?
    Ces faits prouvent à suffisance que la junte nest pas à la hauteur des attentes des populations nigériennes. Ces dernières plongées desormais le doute total.

Répondre à Elinor2936 Annuler la réponse

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *