Pendant cinq ans, des dizaines de prétendus journalistes et experts africains ont signé des centaines de textes pro-Moscou. D’après Graphika, aucun d’eux n’existe.
Lamine Fofana signe beaucoup. On lui doit 83 articles parus dans 31 médias. Il commente l’actualité sahélienne avec aplomb, charge l’Occident et encense la Russie. Un seul problème apparaît quand on cherche à le suivre : il n’existe pas. Sylvain Nguema n’existe pas non plus, malgré ses 80 articles publiés dans 34 médias. Ils font partie des 44 profils fabriqués recensés par Graphika dans son rapport du 25 août 2026, intitulé « Umbrae Ex Machina ».
Ce chiffre de 44 montre l’ampleur de l’opération. Sur ce total, 35 se font passer pour des reporters et 9 pour des experts. Graphika en attribue 38 avec un degré de confiance élevé. Entre 2021 et 2026, ils ont publié sur 138 sites. Plus de 113 comptes Facebook ont relayé leurs écrits, et les enquêteurs ont compté 658 adresses de pages. Le rapport consacre à lui seul 219 articles à la France. On dirait une véritable usine.

Certains indices font penser à une farce. Des auteurs portent des noms de joueurs de football. Trois profils distincts, cachés derrière les noms de Mamadou Sissoko, Oumar Diallo et Steve Fleitz, partagent la même photo de profil. D’autres ont pris le visage de personnes réelles. Grégoire Cyrille Dongobada utilise le cliché d’un Centrafricain décédé, tandis qu’Eric Hamm et Manuel Godsin ont pris ceux de citoyens russes. On en rirait si ces maladresses n’avaient pas fonctionné pendant cinq ans sans éveiller les soupçons.


Il faut expliquer le blanchiment d’information, qui fait la force du système. Un texte signé par un nom fictif n’a aucune valeur en soi. Il en prend une lorsqu’il circule, repris par des comptes, recopié par d’autres sites, puis cité par des relais plus visibles. Graphika cite des médias comme African Initiative ou Sputnik Afrique, ainsi que le réseau Portal Kombat. À la fin, l’origine s’efface et il ne reste qu’une opinion qui a l’air africaine, indépendante et omniprésente.

Voilà le cœur du problème. La propagande classique parlait pour un État. Celle-ci prend la voix de ceux qu’elle défend. Elle prête à des journalistes africains fictifs des discours que de vrais lecteurs africains auraient sans doute pris avec plus de distance s’ils avaient su d’où ils venaient. C’est de la ventriloquie, mais modernisée. Elle utilise l’envie légitime des peuples du Sahel d’entendre des voix proches d’eux.

Restons précis. Graphika montre un réseau, ses méthodes et ses relais, sans établir de chaîne de commandement formelle. Meta a déjà supprimé des comptes coordonnés liés à ces manœuvres. Pourtant, le constat suffit : pendant cinq ans, le débat public sahélien sur la Russie, la France et les juntes s’est nourri de textes écrits par des gens qui n’existent pas.
Le rapport s’achève par un guide pratique que je conseille à tous : vérifier l’auteur, vérifier le site, regarder la diffusion, et réfléchir avant d’accuser. Ce sont des gestes simples qui demandent du temps et du discernement.

Au Burkina Faso, au Mali et au Niger, les juntes ne jurent que par la souveraineté. Elles ont chassé des médias étrangers, suspendu des chaînes de télévision et emprisonné des journalistes. Elles feraient pourtant bien de s’intéresser à ces plumes fantômes qui occupent l’espace médiatique et parlent au nom des Africains sans même exister.
Voilà où en est leur souveraineté médiatique : les vrais journalistes sont réduits au silence, pendant que des journalistes imaginaires se chargent de raconter la grandeur imaginaire des régimes.
Hamid Amadou N’gadé
MDMG Sahel
Sources : Graphika et Code for Africa, « Umbrae Ex Machina », 25 août 2026, et annexe A.

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