
Assimi Goïta tient le discours de la résistance pendant que ses alliés russes organisent discrètement leur retrait. Entêtement suicidaire ou paralysie décisionnelle ? La réponse déterminera l’avenir du Mali, et peut-être celui de l’AES tout entière.
Par Hamid Amadou N’gadé
Il existe une règle non écrite dans la géopolitique des puissances en déclin : plus la communication est triomphante, plus la réalité du terrain est catastrophique. La Russie, en ce printemps 2026, semble avoir érigé ce paradoxe en doctrine sahélienne.
Sur les pages Facebook et les groupes Telegram d’Africa Corps, la guerre au Mali ressemble à une campagne victorieuse continue. Des vidéos circulent, certaines manifestement vieilles et hors contextes, montrant des convois en mouvement, des soldats en posture d’assaut. L’arsenal propagandiste fonctionne à plein régime. Sauf que le terrain, lui, raconte une autre histoire, plus discrète et infiniment plus révélatrice.
Sur les théâtres d’opération du nord malien, ce sont près de 700 soldat russes et environ 4000 FAMa qui ont quitté les villes conquises par le FLA selon Attaye Ag Mohamed, un des leaders du FLA. Africa Corps procède donc, méthodiquement à ce que les analystes militaires appellent un « retrait en ordre » : base après base, position après position, sans accrochage significatif, sans résistance visible. Les négociations qui accompagnent ces mouvements, dont plusieurs sources indépendantes font aujourd’hui état, ressemblent plus à une sortie de crise organisée.
Le spectre de Damas
Quiconque a suivi la désintégration du régime Assad à l’automne 2024 reconnaîtra le schéma. En Syrie, la Russie avait maintenu jusqu’aux dernières semaines une posture de soutien indéfectible à Bachar el-Assad, multipliant les déclarations de fermeté, pendant que ses conseillers militaires négociaient en coulisses les conditions d’un retrait et que ses forces abandonnaient position après position sans livrer de bataille décisive. Le régime s’est effondré non pas sous les coups d’une offensive irrésistible, mais parce que le garant extérieur avait déjà choisi de ne pas mourir pour lui.
Au Mali, les signaux convergent vers une mécanique identique. Les pourparlers évoqués par plusieurs sources portent sur un changement de régime négocié, dont l’objectif inavoué serait précisément de réunir tous les acteurs de cette crise malienne autour d’une même table et d’éviter la bataille de Bamako, que l’avancée des positions du JNIM et des factions touarègues rend désormais plausible dans un horizon prévisible. Une bataille que les analystes militaires sérieux, au sein même des cercles proches de la junte, décrivent comme potentiellement fatidique pour la survie du régime Goïta.
La question des cent hommes
Pour Moscou, le calcul est évident et sans sentimentalisme. Le Mali représente un théâtre secondaire, utile pour la démonstration de puissance africaine, pour les revenus des mines aurifères concédées, pour la propagande anti-occidentale. Mais il ne justifie pas une hémorragie humaine dans un contexte où la guerre en Ukraine continue d’absorber des ressources militaires considérables. Des centaines de combattants perdus dans les rues de Bamako seraient des centaines de combattants en moins sur le front de l’Est ukrainien, là où se joue, pour Poutine, l’essentiel.
Le jeu en vaut-il la chandelle ? La réponse russe semble être non, et cette réponse se lit clairement dans le mouvement réel des hommes sur le terrain.
Goïta, acteur ou séquestré de ses propres choix ?
Reste la question qui fissure toute l’architecture du scénario : Assimi Goïta est-il un décideur souverain ou un homme dont les options réelles ont été progressivement confisquées ? Son entêtement apparent à ne pas négocier, à maintenir une rhétorique de résistance souverainiste pendant que ses partenaires russes reconfigurent discrètement leur position, ouvre deux lectures radicalement opposées.
La première : un chef d’État qui a cru sincèrement au projet panafricaniste militariste de l’AES et qui refuse, impertinamment, d’admettre l’effondrement de ses fondations. La seconde, plus inquiétante : un dirigeant dont les marges de manœuvre réelles ont été si profondément conditionnées par les réseaux russes, les cercles militaires qui l’entourent et les logiques de survie à court terme, qu’il ne dispose plus de la capacité de prendre des décisions stratégiques autonomes. Dans les deux cas, le résultat est le même : une paralysie décisionnelle à ce moment précis où le Mali a besoin d’une navigation d’une habileté exceptionnelle.
Les prochaines semaines comme verdict
L’issue de cette séquence ne se jouera pas sur les champs de bataille, du moins pas dans un premier temps. Elle se jouera avec des intermédiaires discrets, issus des capitales du Golfe, et d’Algérie qui tenteront de construire une sortie de crise qui évite à la fois l’humiliation publique de Moscou et l’apocalypse politique de Bamako. Si ces pourparlers échouent, si Goïta s’arc-boute sur une résistance sans soutien réel, le Mali entrera dans une zone d’instabilité dont les ondes de choc dépasseront largement ses frontières.
L’Alliance des États du Sahel se voulait une réponse souveraine à la recomposition géopolitique africaine. Elle risque, probablement, de devenir le laboratoire d’une autre leçon, connue depuis Carthage : les alliances bâties sur la dépendance armée ne survivent pas au moment où le patron décide que le coût est trop élevé.
Hamid Amadou N’gadé

Laisser un commentaire