Entre mai 2025 et avril 2026, le JNIM mène une campagne méthodique contre les sites industriels étrangers au Mali. Au moins 22 ressortissants étrangers enlevés en cinq mois, le double du record précédent. Un programme annoncé, appliqué avec méthode et constance.

Par Hamid Amadou N’gadé

Iyad Ag Ghaly et Amadou Koufa, dirigeants du JNIM

Hier, 9 avril 2026, à Naréna au Mali, le JNIM a enlevé trois ressortissants chinois travaillant dans une mine aurifère. Un fait en apparence isolé. Un fait qui, replacé dans la chronologie des dix derniers mois, ressemble moins à un incident qu’à la confirmation d’un programme.

Il y a des guerres que les caméras ne filment pas. Elles se déroulent loin des axes bitumés, dans des chantiers de latérite, au fond de mines d’or, sur des aérodromes poussiéreux à trente kilomètres des capitales. La guerre que mène le Groupe de soutien à l’Islam et aux Musulmans (JNIM) contre l’économie malienne est de celle-là. Elle ressemble à une liquidation méthodique, conduite secteur par secteur, selon un calendrier dont les auteurs eux-mêmes ont pris soin d’annoncer les termes.

En juin 2025, le JNIM publie un communiqué qui passe presque inaperçu dans les chancelleries mais que les analystes sécuritaires de la région lisent avec attention. Le message est sans ambiguïté : toute entreprise étrangère opérant sur le sol malien sans l’autorisation du groupe sera considérée comme une cible. L’annonce d’un programme, avec ce qu’un programme suppose de planification, de moyens et de constance dans l’exécution. Les mois suivants allaient en administrer la démonstration. Et l’enlèvement d’hier à Naréna en confirme la durabilité.

Kayes : l’or au cœur de la tempête

Pour comprendre la logique de cette offensive, il faut commencer par la géographie. La région de Kayes, à l’extrême ouest du Mali, concentre environ 80 % de la production aurifère nationale. L’or représente 25 % du budget national malien et 75 % de ses recettes d’exportation. Le JNIM a choisi ce coffre-fort de l’État malien comme terrain d’expérimentation de sa guerre économique ; et il a frappé avec une précision qui exclut toute improvisation.

Le 24 mai 2025, une première secousse. Des hommes armés prennent d’assaut le chantier de la société chinoise China Overseas Engineering Group (COVEC), à Tirena-Marena, dans le cercle de Yélimané. Les assaillants mettent à feu l’ensemble du parc matériel de l’entreprise : grues, tracteurs, camions-citernes et autres engins lourds essentiels aux travaux de réhabilitation de la Route Nationale n°1, qui relie Kayes à la frontière sénégalaise. Une vidéo circule aussitôt sur les réseaux sociaux, montrant plusieurs Caterpillar en flammes. Troisième attaque du genre en trois semaines dans l’ouest malien, elle fait suite à un assaut le 4 mai contre une société chinoise de prospection aurifère à Laghamané, et à une frappe le 17 mai contre un convoi minier entre Diéma et Sandaré, qui avait coûté la vie à sept soldats maliens.

Le 1er juillet 2025, l’escalade change de registre. Les engins brûlent encore, mais des hommes disparaissent également. Dans les premières heures du matin, plus de 30 militants de la Katiba Macina lancent une série d’assauts coordonnés sur plusieurs positions dans la région de Kayes. Parmi les cibles : la cimenterie Diamond Cement Mali, à Gangontéry. Des combattants armés s’introduisent dans l’usine, submergent la sécurité locale et repartent avec trois travailleurs indiens en otages. Le lendemain, le ministère indien des Affaires étrangères exprime sa profonde préoccupation et confirme l’enlèvement. New Delhi réagit officiellement, publiquement, et en termes choisis.

Près de trois semaines après les faits, la fille de l’un des otages, Prakash Joshi, 60 ans, prend la parole pour supplier les autorités maliennes d’agir. Une seule photo avait circulé depuis l’enlèvement : son père assis sous un arbre. Depuis, plus rien. Cette image dit tout de la condition des otages au Mali : leur existence se résume à une preuve de vie, instrumentalisée pour ouvrir des négociations, puis le silence.

Le jihad contre les investisseurs

Ce qui se dessine entre juillet et août 2025, c’est une campagne systématique ciblant l’ensemble du tissu industriel étranger dans la région. Au moins 11 ressortissants chinois ont été enlevés lors d’attaques contre sept sites industriels, dont six gérés par des entreprises chinoises, selon l’American Enterprise Institute. Pékin, qui ne parle jamais à voix haute, exige des explications. La junte de Bamako, engagée dans une politique de rapprochement avec la Chine via des accords miniers, se retrouve dans une position délicate : ses nouveaux partenaires économiques sont précisément les cibles des groupes qu’elle prétend combattre.

Le 22 août 2025, c’est au tour d’un opérateur britannique d’être visé. Des assaillants à moto approchent du poste de sécurité principal de la mine de lithium de Bougouni, exploitée par la société londonienne Kodal Minerals. Les forces militaires positionnées sur le site engagent les assaillants, qui prennent la fuite. Un agent de sécurité perd la vie. Le site, situé à 170 kilomètres au sud de Bamako, visait une production mensuelle de 11 000 tonnes de concentré de spodumène. L’attaque envoie un signal aux investisseurs du secteur : le lithium malien, ressource stratégique du XXIe siècle, opère sous la menace d’un groupe armé que l’armée nationale ne contient pas.

À la même période, le JNIM sabote de nouveau la RN1 en incendiant des engins de chantier de COVEC, contraignant les autorités à instaurer un couvre-feu à Kayes jusqu’au 30 septembre. L’artère vitale entre Bamako et la frontière sénégalaise devient une zone de risque opérationnel maximal.

22 étrangers en cinq mois : le bilan d’une doctrine

Les chiffres, quand ils sont aussi nets, parlent d’eux-mêmes. Entre mai et octobre 2025, au moins 22 ressortissants étrangers ont été enlevés au Mali, soit à peu près le double du précédent record de 13 enlèvements établi en 2022, selon Heni Nsaibia, analyste principal pour l’Afrique de l’Ouest à ACLED. Parmi les victimes : des Chinois, des Indiens, des Égyptiens, des Émiratis, des Iraniens, un Serbe, un Croate et un Bosnien. Des gens venus travailler, dans les mines, sur les routes, dans les chantiers. Des gens repartis les mains liées. Et hier encore, à Naréna, trois Chinois supplémentaires.

Ce bilan s’explique par une doctrine. Cibler des ressortissants étrangers permet de saper les revenus miniers de la junte, qui constituent une source clé de financement de l’État. L’enlèvement fonctionne comme un outil de désinvestissement forcé, appliqué avec la constance d’un plan d’affaires. Chaque otage est un signal envoyé aux sièges sociaux de Shanghai, de Mumbai, d’Abu Dhabi, de Belgrade : le Mali a cessé d’être un pays où l’on peut envoyer ses ingénieurs.

La rançon du siècle

Le 23 septembre 2025, à l’aéroclub de Tadyanabougou, dans la commune de Sanakoroba, à 38 kilomètres au sud de Bamako, le JNIM franchit un nouveau seuil. Des hommes armés pénètrent sur le tarmac et capturent trois personnes : un ressortissant iranien et deux Émiratis. L’un de ces derniers est un personnage d’un tout autre calibre que les techniciens précédemment enlevés. Selon l’enquête de Wassim Nasr, journaliste et spécialiste du djihadisme pour France 24, le JNIM avait capturé Joumaa bin Maktoum al-Maktoum, un général à la retraite membre de la famille royale de Dubaï, impliqué dans le commerce de l’or.

Après plus d’un mois de négociations secrètes, les deux otages émiratis et le ressortissant iranien ont été libérés dans la soirée du 29 octobre 2025, près de Gao. Les ravisseurs ont obtenu le versement d’une rançon de plusieurs dizaines de millions d’euros, ainsi que plusieurs tonnes d’armement. Diverses sources évaluent la part financière à 50 millions de dollars. Jusqu’à présent, les rançons internationales pour des otages au Sahel s’étaient situées entre six et dix millions de dollars, selon Wassim Nasr. La barre venait d’être multipliée par cinq.

Justyna Gudzowska, directrice exécutive de The Sentry, a qualifié ce versement de « pire moment possible », estimant qu’une telle injection de ressources constitue un formidable levier pour les ambitions du JNIM sur le continent. Cet argent finance les armes ; et des armes ont déjà été livrées dans le cadre de l’accord. L’économie du jihad au Sahel vient de changer de dimension.

La junte dans son propre récit

La junte a nationalisé les mines de Barrick Gold, récupérant le contrôle d’un tiers de la production aurifère du pays. Elle a signé des accords avec Moscou sur le secteur minier, annoncé un projet nucléaire civil avec Rosatom, et multiplié les partenariats destinés à extraire les richesses du sous-sol malien. À chaque signature, elle s’est présentée comme le garant souverain des ressources nationales.

Sur le terrain, pendant ce temps, ces mêmes ressources ont été méthodiquement assiégées par une organisation armée que les forces maliennes et leurs partenaires russes de l’Africa Corps n’ont pas été capables de contenir. Le bilan des attaques du JNIM au Mali avait déjà atteint 2 100 morts au 7 novembre 2025, selon une analyse AFP des données ACLED, un record annuel depuis 2019. Les chantiers sont arrêtés. Les ingénieurs sont évacués. Les compagnies suspendent leurs opérations. Le Mali que la junte prétend reconstruire se vide de ceux qui étaient venus y construire quelque chose.

La contradiction est brutale. Le discours de souveraineté économique porte sur les mines que l’État récupère sur le papier, pendant que le JNIM vide ces mêmes mines de leur main-d’œuvre et de leur investissement dans la réalité. On signe des contrats avec des partenaires nouveaux, mais ces partenaires envoient des enquêteurs à Bamako parce que leurs ressortissants sont séquestrés dans la brousse malienne.

Un pays qui se vide

Il y a quelque chose de vertigineux dans cette image finale : un pays qui affirme vouloir prendre en main ses propres ressources, et qui voit fuir simultanément les capitaux, les techniciens et la confiance des investisseurs. Face à l’escalade des enlèvements et à l’intensification des attaques, les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Allemagne ont conseillé à leurs ressortissants de quitter le Mali. Des avertissements aux citoyens : des signaux aux entreprises. Et des signaux aux entreprises : des pertes pour l’État.

Le JNIM joue sur plusieurs tableaux simultanément. Il bloque les routes et brûle les camions-citernes, asphyxiant Bamako en carburant. Il attaque les mines et les chantiers, tarissant les revenus miniers de l’État. Il enlève les travailleurs étrangers, signalant au monde entier que le Mali a cessé d’être un environnement opérationnel acceptable. Il encaisse des rançons records qui financent le cycle suivant. Une économie de guerre cohérente, pensée sur le long terme, dont chaque acte renforce le suivant.

Au bout de cette logique, les Maliens ordinaires vivent avec les conséquences : les pénuries de carburant, les écoles fermées, les hôpitaux en manque de génératrices, les marchés vidés de leurs transporteurs, les chantiers routiers abandonnés. Ceux qui partent les mains liées, ce sont les étrangers. Ceux qui restent avec les décombres, ce sont les Maliens.

Tant que la réponse au jihad économique du JNIM restera confinée au registre militaire, elle passera à côté de l’essentiel. L’enjeu dépasse la sécurisation des routes ou la libération des otages. Il porte sur la capacité de l’État malien à offrir à son territoire et à ses richesses les conditions minimales d’une économie en fonctionnement. La réponse, pour l’heure, est suspendue à cinquante millions de dollars versés à Al-Qaïda. Et à trois mineurs chinois enlevés hier à Naréna. Comme si rien n’avait changé.

Hamid Amadou N’gadé


4 réponses à “Mali : usines, otages et rançons, l’autre front du JNIM”

  1. Avatar de Maman Doutchi
    Maman Doutchi

    Très belle récapitulatif des faits. L’analyse est pertinente.

Répondre à Giselle4236 Annuler la réponse

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