Le 3 février 2026, Abdou Pagoui décrivait par le menu la confiscation en cours : les drones de l’armée de l’air passés sous contrôle de la DGDSE, quarante hommes envoyés se former en Turquie chez Baykar, la base 101 promise à la Garde présidentielle et les autres unités appelées à déguerpir. Six mois plus tard, aucune ligne de ce texte n’a été démentie ; et nos informations indiquent que la manœuvre entre dans sa phase finale.

Dans son article il annonçait que l’attaque du 28 janvier servirait de prétexte pour accélérer le transfert de la base 101 à la Garde présidentielle et à la Direction générale de la documentation et de la sécurité extérieure. Il y décrivait une entreprise méthodique visant à constituer, selon ses termes, une « armée parallèle, suréquipée et politiquement loyale ». Le 18 juin, l’aéroport a été attaqué une seconde fois ; Tiani dispose désormais de deux prétextes au lieu d’un. Il n’en demandait pas tant.
Reprenons la chronologie, car elle est instructive.
À la mi-2025, le général Abdourahamane Tiani a confié à la DGDSE, dirigée par le tout-puissant Balla Arabé, la gestion effective de la flotte de drones du Niger, et singulièrement des Aksungur acquis peu auparavant. L’armée, à travers les généraux Modi et Barmou (respectivement Ministre de la Défense et chef d’État major) négocie, obtient et fait entrer dans le pays l’instrument majeur de notre supériorité aérienne se voit ensuite dessaisi de son emploi au profit d’un service de renseignement et de la garde présidentielle. Les pilotes, les techniciens et l’essentiel du personnel chargé de l’opérationnalisation des appareils ont été reversés à la DGDSE. Des officiers du même service ont été installés dans tous les centres de commande et de contrôle, aussi bien pour les Aksungur que pour les Bayraktar. L’état-major de l’armée de l’air a ainsi été vidé de sa substance stratégique et opérationnelle.
Une équipe de quarante personnes, civiles et militaires, a été envoyée en Turquie, au siège de la société Baykar, pour une formation de plusieurs mois. Elle est conduite par le capitaine Loukmane, chef de cabinet de Balla Arabé. Le calendrier initial prévoyait que l’armée de l’air cède définitivement cette composante à la mi-avril 2026 ; selon nos informations, le retour de l’équipe est désormais attendu à Niamey entre août et septembre 2026, pour prendre en charge les appareils.
Il sied ici de préciser ce que ces machines représentent, car tout le monde n’est pas tenu de le savoir. Dans un pays de 1 267 000 kilomètres carrés où nos unités au sol ne peuvent tenir qu’une fraction du territoire, les drones sont l’unique moyen de voir loin, de suivre un mouvement pendant des heures et de frapper avant que l’ennemi ne se disperse. Ils constituent, à eux seuls, la profondeur stratégique du dispositif nigérien. Les soustraire à la chaîne de commandement militaire pour les placer sous une autorité politique revient à priver l’armée de ses yeux et de son bras long, puis à lui reprocher de ne pas voir venir les attaques.
Car c’est là le second scandale, et il faut le dire nettement à ceux qui, après le 28 janvier comme après le 18 juin, ont cherché des coupables du côté des aviateurs. Ceux qui montrent du doigt l’armée de l’air se trompent de cible. Ce qui a failli, ce sont les circuits de décision que l’on a démembrés depuis deux ans, les responsabilités que l’on a déplacées sans les redéfinir, les hommes que l’on a mutés d’un service à l’autre au gré de la défiance présidentielle. Une chaîne de commandement dépecée finie par ne plus produire de la loyauté ; mais plutôt de la lenteur, des trous de coordination et des morts. Les officiers que l’on accable aujourd’hui commandaient hier des moyens qu’on leur a retirés.
Vient maintenant le troisième volet, dont Abdou Pagoui avait également tracé les contours et que nos informations confirment. La sécurité de l’aéroport international Diori Hamani, comme celle des sites sensibles de la périphérie de Niamey, doit revenir à la Garde présidentielle, en lieu et place des forces spéciales de l’armée, appelées à être progressivement démantelées.
Les moyens de cette substitution sont déjà arrêtés. Selon nos informations, un recrutement se tiendra prochainement au profit de la Garde présidentielle, il portera sur cinq cents éléments prélevés au sein des forces de défense et de sécurité et fidèles à Tiani dont la majorité seront originaire de son département natal. Deux cents d’entre eux seront affectés à l’aéroport ; les trois cents autres prendront les positions stratégiques qu’occupent aujourd’hui, autour de la capitale, les forces spéciales si chères au général Barmou.
Le mouvement se poursuit jusqu’aux abords du palais. Chaque nuit depuis plusieurs semaines, le périmètre de sécurité présidentiel s’élargit de plusieurs dizaines de mètres, avant de se replier au petit matin. Selon nos informations, ce bouclage doit devenir permanent, de jour comme de nuit ; et, à terme, les camps de la Garde nationale et de la Gendarmerie situés à proximité de la présidence devront être déplacés.
On objectera qu’un chef d’État a le droit d’organiser sa sécurité, que la menace est réelle, que les précédents nigériens invitent à la prudence. L’objection est recevable, et je l’accorde volontiers. Mais elle n’explique ni le dessaisissement de l’état-major de l’armée de l’air, ni le démantèlement annoncé des forces spéciales, ni l’éloignement des camps de la Gendarmerie et de la Garde nationale, ni la reprise en main des stations de contrôle par des officiers de renseignement. La protection d’un homme n’exige pas que l’on aveugle une armée. Ce que nous décrivons ici s’appelle tout simplement : une armée dans l’armée, obéissant à un seul homme, dotée de ce que l’on refuse aux autres, soustraite à la hiérarchie militaire ordinaire et affranchie du ministère de la Défense.
Dans ce nouveau dispositif, le général Maman Sani Kiaou occupe une place centrale. Actuel chef d’état-major de l’armée de terre, il fait partie de ces officiers dont le parcours, l’expérience du terrain et le rôle déterminant dans les événements du 26 juillet 2023 donnent un poids particulier dans l’équilibre militaire actuel.
C’est ici que je voudrais m’adresser, avec tout le respect dû à leurs fonctions, aux officiers qui siègent au Conseil national pour la sauvegarde de la patrie et à ceux qui exercent encore un commandement dans nos armées.
Messieurs, vous connaissez notre histoire aussi bien que moi. Un homme qui se méfie à ce point de l’institution militaire finira fatalement par se méfier de ceux qui, autour de la table du CNSP, ont encore assez d’étoiles, de troupes et de mémoire pour lui rappeler d’où il vient.
Les cercles se resserrent toujours dans le même ordre. D’abord les civils, puis les officiers écartés, puis les officiers arrêtés, puis les compagnons du premier jour. Vous disposez encore de commandements, d’unités, d’une hiérarchie et d’une légitimité professionnelle que le peuple nigérien vous reconnaît malgré tout, parce qu’il enterre vos hommes chaque semaine. Quand les drones auront changé de mains, quand la base 101 sera passée sous garde présidentielle, quand les forces spéciales auront été dissoutes et les camps repoussés hors de la ville, il ne vous restera plus que le droit de regarder.
Quant au peuple martyr du Niger, il a compris depuis longtemps. On lui avait promis, le 26 juillet 2023, qu’on le débarrassait d’un pouvoir civil incapable d’assurer sa sécurité. Trois ans, 5828 morts et deux attaques d’aéroport plus tard, il découvre la supercherie politique dont il est la première victime.
Entre août et septembre, quarante hommes formés chez Baykar rentreront à Niamey. Il faudra regarder avec attention à qui ils rendront compte, et sous quel pavillon décolleront les premiers appareils. Ce jour-là, chacun saura ce que le mot refondation veut dire.
Hamid Amadou N’gadé

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