Plateforme numérique de santé, coopération agricole, intelligence artificielle, infrastructures de transport : ce que la France et le Ghana ont scellé le 8 avril à l’Élysée ressemble au catalogue de ce que Paris finançait autrefois au Sahel. Les juntes de Bamako, Niamey et Ouagadougou ont substitué la coopération russe à la coopération française. Africa Corps fournit des mercenaires, des drones et de la formation au combat. Mais personne, dans les trois capitales sahéliennes, ne peut nommer un seul hôpital russe en construction, un seul programme de télémédecine financé par Moscou, un seul projet de développement comparable à ce que le Ghana vient d’obtenir. Au-delà des postures souverainistes, la question demeure : entre des armes qui n’ont pas enrayé le jihad et des systèmes de santé qui sauvent des vies, quelle coopération sert réellement les peuples du Sahel ?

Par Hamid Amadou N’gadé

One Health Summit Lyon avril 2026
Le One Health Summit de Lyon, 5-7 avril 2026, co-présidé par Emmanuel Macron et John Dramani Mahama dans le cadre de la présidence française du G7.

Le 8 avril 2026, le président ghanéen John Dramani Mahama était reçu à l’Élysée au lendemain du One Health Summit de Lyon, sommet international sur la santé mondiale organisé dans le cadre de la présidence française du G7. La France a désigné le Ghana comme premier bénéficiaire de son compact santé, un mécanisme de soutien aux systèmes de santé nationaux comprenant la création d’une plateforme numérique intégrant dossiers médicaux centralisés, télémédecine et amélioration de la communication entre professionnels de santé. Les discussions ont également porté sur la coopération agricole, l’intelligence artificielle, la santé maternelle et le financement de l’autoroute Accra-Kumasi. Plus de soixante entreprises françaises sont implantées au Ghana, générant quelque 50 000 emplois directs et indirects, avec un stock d’investissements directs de 2,5 milliards d’euros. Le contraste avec la situation des pays de l’Alliance des États du Sahel est saisissant.

Macron et Mahama à l'Élysée
Emmanuel Macron et John Dramani Mahama à l’Élysée, le 8 avril 2026. La France a désigné le Ghana comme premier bénéficiaire de son compact santé.

La France a suspendu l’intégralité de son aide au développement au Mali en novembre 2022, au Niger en juillet 2023, au Burkina Faso en août 2023. La suspension a entraîné l’arrêt de projets de santé concrets : au Mali, un programme de 70 millions de dollars pour la couverture sanitaire universelle ciblant les services de santé reproductive et maternelle dans quatre régions a été gelé. Les coopérations scientifiques et culturelles ont été interrompues, les projets de recherche de l’IRD fragilisés. En mars 2025, les trois pays ont parachevé la rupture en quittant l’Organisation internationale de la Francophonie, dont le Niger avait pourtant été le berceau à Niamey en 1970.

Ce qu’il faut mesurer, ce n’est pas la légitimité des griefs sahéliens à l’égard de l’ancienne puissance coloniale. C’est la nature de ce qui a remplacé la coopération française. Les trois juntes ont opté pour un partenariat prioritaire avec Moscou. La Russie a déployé Africa Corps, livré des équipements militaires, fourni des drones et des instructeurs. Son apport est exclusivement sécuritaire. Pourtant, les données ACLED montrent que les engagements impliquant des combattants russes au Mali ont chuté de plus de 33% entre 2024 et 2025, tandis que le JNIM n’a cessé d’étendre son emprise territoriale. Sur le plan du développement, de la santé ou de l’éducation, la coopération russe reste invisible. Aucun hôpital, aucune plateforme de santé numérique, aucun programme agricole comparable à ce que la France et le Ghana viennent de signer n’a été annoncé entre Moscou et l’un des trois pays de l’AES.

Macron et Mahama dans les jardins de l'Élysée
Entretien bilatéral Macron-Mahama dans les jardins de l’Élysée, 8 avril 2026. © Présidence du Ghana

Pendant ce temps, les systèmes de santé sahéliens s’enfoncent. Le 10 avril 2026, deux jours après la signature du compact franco-ghanéen, l’éditorialiste nigérien Soumana Idrissa Maïga dressait dans le quotidien L’Enquêteur un constat qui vaut pour les trois pays : des urgences hospitalières où les familles doivent acheter elles-mêmes gants, seringues et alcool avant qu’un médecin n’intervienne ; des appareils en panne chronique ; des patients qui meurent de maux curables sur des brancards rouillés, pendant qu’une élite politico-administrative s’offre des évacuations sanitaires à l’étranger à coups de dizaines de millions de francs CFA. Le Niger consacre moins de 10% de son budget à la santé, comme le Mali et le Burkina Faso. C’est dans ces hôpitaux-là que se mesure le coût réel d’une rupture diplomatique. Ni les drones turcs commandés à Ankara, ni les instructeurs russes déployés dans les garnisons ne changeront quoi que ce soit au calvaire d’une mère qui court à la pharmacie de garde acheter des gants pour que son enfant soit examiné. Accra, sans fanfare et sans rupture, vient de s’assurer que ce jour arrive un peu plus vite pour les Ghanéens. Le Sahel, lui, attend toujours.


Hamid Amadou N’gadé


4 réponses à “Santé, bourses, investissements : ce que le Ghana gagne et ce que le Sahel perd”

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