Le régime issu du coup d’État du 26 juillet 2023 a survécu à la mutinerie du 29 août. Il en sort sans son armée, débiteur d’Africa Corps, et face à une génération d’officiers qui sait désormais très précisément ce qui lui a manqué cette nuit-là. Récit d’une nuit qui a changé le rapport de forces dans les casernes.
Dans la nuit du 28 au 29 août 2026, le général Abdourahamane Tiani a donné l’ordre à sa garde présidentielle de tirer sur les forces spéciales nigériennes ; et lorsqu’il est apparu, au petit matin, que cet ordre ne suffirait pas à lui rendre la base aérienne 101, il a fait venir du Mali des paramilitaires russes qui ont réglé la question avec des drones kamikazes. Voilà les faits. Ils n’ont pas été racontés ainsi à la télévision nationale, où l’on a préféré parler d’un complot ourdi à Paris, à Cotonou, à Abidjan et à N’Djamena ; mais c’est ainsi qu’ils se sont déroulés, et c’est ainsi que les casernes nigériennes les ont compris.

Ceux qui se sont soulevés cette nuit-là venaient du 2e BSR-COS, un bataillon spécial de renseignement rattaché au commandement des opérations spéciales, et ils étaient conduits par de jeunes officiers montés des garnisons de Niamey et de l’intérieur. Ils ont tenu la base 101 une journée entière, ont visé le palais présidentiel et le siège de la télévision d’État. Il faut savoir ce qu’est le BSR-COS pour comprendre la gravité de la chose. C’est l’unité d’élite que l’État nigérien envoie là où les autres ne tiennent pas ; ce sont les hommes dont on cite les faits d’armes quand un chef local de l’État islamique au Sahel est neutralisé. La base 101 elle-même avait été attaquée deux fois cette année, par l’État islamique en janvier et par le JNIM en juin, et ceux qui l’ont défendue à ces occasions appartiennent au même vivier que ceux qui l’ont prise ce 29 août.
Contre eux, Tiani a lancé sa garde présidentielle. Il faut rappeler ici qu’il a commandé cette unité pendant douze ans avant de renverser le président qu’elle avait pour mission de protéger, et qu’il la dote depuis trois ans d’équipements, de soldes et de conditions de service dont les unités de ligne n’ont pas même idée. Il a même fait acquérir et installer, pour la protection de la présidence, un système antiaérien russe Pantsir, c’est-à-dire un matériel conçu pour intercepter avions et missiles ; on cherchera vainement, dans l’inventaire des menaces qui pèsent sur le Niger, l’aviation ennemie contre laquelle il aurait à servir. La vérité de cet achat se résume à s’offrir une bulle de protection contre le seul danger qui l’inquiète vraiment, celui qui viendrait de son propre camp. Pendant ce temps, les hommes tombent à Bankilaré, à Ouallam, à Téra et à Torodi, faute d’appui aérien, faute d’évacuation sanitaire, faute parfois de munitions ; et la garde présidentielle, elle, demeure à Niamey, bien payée, bien nourrie, bien couverte, occupée à la protection d’un seul homme. Le général Tiani a donc engagé sa garde prétorienne contre ceux-là mêmes que la République envoie mourir contre les groupes armés ; et il l’a fait sans obtenir le résultat qu’il en attendait, puisque la base n’a été reprise qu’en soirée, et par d’autres que par elle.
Car il y a, dans cette nuit, un fait dont le régime ne se relèvera pas et dont il évite soigneusement de parler : l’armée nigérienne a refusé de marcher. Plusieurs bataillons ont refusé de monter à l’assaut. Plusieurs responsables militaires sont restés dans leurs quartiers, attendant de voir de quel côté pencherait le rapport de force. Le CNSP peut-il encore se prévaloir de la fidélité de son armée après une telle fracture ?
Cette fracture, le régime la présente comme une trahison télécommandée depuis l’étranger. Elle a pourtant une origine exclusivement nigérienne, et parfaitement connue de ceux qui servent. Depuis le 26 juillet 2023, Tiani gouverne entouré d’un état-major d’officiers généraux plus habitués au luxe insolent de Niamey qu’aux nuits sur une position isolée à cinquante kilomètres du premier renfort ; ils ignorent les conditions matérielles de la troupe autant que son langage, et ils prennent le silence de leurs subordonnés pour de la discipline. En face d’eux se tient désormais une génération d’officiers subalternes qui a grandi dans cette guerre, qui a vu tomber ses camarades faute d’appui aérien, faute d’évacuation sanitaire, faute de munitions au bon moment, qui a vu ce que le régime consacre à sa propre sécurité, et qui a compris depuis longtemps que les avancements se décident sur d’autres critères que la conduite au feu. Ce sont eux qui ont agi le 29 août. Ils ont échoué, et il faut le dire sans romantisme. Mais ils savent aujourd’hui, avec une précision qu’ils n’avaient pas avant, ce qui leur a manqué cette nuit-là ; et rien, dans la réponse du pouvoir, ne traite la cause de leur soulèvement.
Cette réponse, en effet, se réduit à la répression. Une quarantaine d’officiers et de sous-officiers, plus de deux cents hommes du rang ont été arrêtés ou désarmés, et les interpellations se poursuivent, principalement au sein des forces spéciales ; plus d’une centaine de militaires ont pris la fuite avec armes et bagages et se sont dispersés dans le pays. En quelques jours, le Niger a donc retiré de sa guerre plusieurs centaines d’hommes formés aux opérations spéciales : les uns sont en cellule et ne combattront plus, les autres connaissent les pistes, les procédures, les failles des dispositifs et les habitudes de commandement, et nul ne sait ce qu’ils feront de ce savoir. Il y a plus grave que ces pertes. Une purge installe la peur dans les états-majors, or un officier qui se sait surveillé prend moins d’initiatives, et un commandant de zone qui se croit suspect attend l’ordre au lieu de saisir l’occasion. Dans cette guerre où l’ennemi se déplace à moto et choisit l’heure et le lieu de ses attaques, cette lenteur-là se paie cash en soldats tués, en villages brûlés et en familles déplacées. Tel est le véritable bilan sécuritaire de la nuit du 29 août, et il n’est imputable ni au Bénin, ni à la Côte d’Ivoire, ni à la France, ni au Tchad.
Reste le second acteur de cette nuit, celui dont on parle le moins alors qu’il a tout décidé. Deux à trois cents personnels russes d’Africa Corps sont stationnés à la base 101 depuis avril 2024, et leur présence avait été vendue à l’opinion nigérienne comme le remplacement souverain des forces occidentales chassées en 2023. Ils se trouvaient donc physiquement sur les lieux quand la mutinerie a éclaté. Sauf qu’ils n’avaient rien vu venir d’un mouvement préparé au sein d’une unité d’élite, sur la base même qu’ils occupaient, et qu’ils sont demeurés silencieux durant les premières heures, laissant le pouvoir se débrouiller avec sa propre armée.
Pourquoi les Russes de la base 101 ne sont-ils pas intervenus ? Ont-ils été neutralisés dès les premières minutes par les mutins, voire retenus par eux, ce qui expliquerait leur mutisme et rendrait au 2e BSR-COS un mérite tactique que le régime a tout intérêt à taire ? N’avaient-ils tout simplement pas les moyens de peser sur un affrontement de cette nature, deux à trois cents hommes déployés en mission d’instruction et de protection n’étant pas une force d’intervention urbaine ? Ou bien ont-ils choisi d’attendre, le temps de voir de quel côté pencherait la nuit et d’obtenir de Moscou l’autorisation d’engager une unité étrangère contre l’armée du pays hôte ? Je m’interroge sincèrement, et je ne trancherai pas ; mais chacune de ces trois réponses est dévastatrice pour le régime. Ou bien sa garantie a été prise en défaut par ses propres soldats, ou bien elle n’a pas la capacité qu’il lui prête, ou bien elle a délibérément marchandé son intervention.
Cette inertie a mis Tiani en fureur, et l’on comprend sans peine pourquoi : il découvrait cette nuit-là que la garantie qu’il croyait avoir achetée ne servait en réalité pas à grand-chose. L’appui décisif est finalement venu d’ailleurs, et sur sa demande expresse. Des éléments d’Africa Corps stationnés au Mali ont été héliportés, à partir de Gao, dans les heures qui ont suivi le déclenchement de la mutinerie, déposés à une quinzaine de kilomètres de Niamey, puis conduits par des FDS nigériens jusqu’au camp de Bassora, d’où sont partis les drones kamikazes russes qui ont tué trente-six valeureux soldats nigériens du 2e BSR-COS, détruit les positions lourdes des mutins et ouvert la voie à la garde présidentielle. Ces munitions ont frappé sans distinction, en zone habitée, des soldats nigériens. L’ambassadeur de Russie à Niamey, Viktor Voropaev, a du reste confirmé publiquement, le 30 août, que le commandement nigérien avait adressé un appel urgent d’assistance et que Moscou l’avait honoré ; il a même précisé que le chef d’état-major des armées et celui de l’armée de terre s’étaient rendus le soir même à la base d’Africa Corps pour y remercier les personnels engagés.
Le régime croit avoir souscrit là une assurance sur sa propre survie. Il lui serait profitable d’observer comment cette assurance a joué ailleurs. Bachar el-Assad devait la sienne à l’aviation russe depuis 2015 ; en décembre 2024, quand les colonnes rebelles sont descendues sur Damas, Moscou a conservé ses bases de Hmeimim et de Tartous et laissé choir son client, à qui elle a fourni un avion et un exil. L’Iran, de son côté, avait signé avec la Russie, le 17 janvier 2025, un traité de partenariat stratégique global présenté comme le socle d’une architecture de sécurité nouvelle ; quand Téhéran fut frappé quelques mois plus tard, Moscou publia des communiqués, et l’allié découvrit à cette occasion que le traité ne comportait aucune clause de défense mutuelle. La règle est constante, et elle n’a rien de mystérieux : la Russie défend ses bases, ses positions et ses intérêts. Si Africa Corps est intervenu le 29 août, c’est parce que la chute de Tiani aurait menacé son implantation à Niamey, et il est intervenu à l’heure et selon les modalités qui lui convenaient. Le pouvoir nigérien y a gagné une opération de sauvetage ; il n’y a gagné aucune promesse pour la fois suivante.
Il faut donc mesurer où en est arrivé le discours souverainiste du 26 juillet 2023. Des officiers ont renversé un président élu en promettant au peuple qu’ils lui rendraient son pays ; trois ans plus tard, Tiani fait venir des Russes d’un État voisin pour bombarder des soldats nigériens dans la capitale, faute de pouvoir compter sur ses propres bataillons.
« Les armes d’autrui, écrivait Machiavel, ou te tombent des mains, ou te pèsent, ou t’étouffent. » Cinq siècles plus tard, Niamey en a fait la démonstration. Le général Tiani a gagné sa nuit avec des drones qui ne sont pas les siens, mis en œuvre par des hommes qui ne lui doivent rien, venus d’un pays qui n’est pas le sien. Il a, certes, repris sa base mais il a perdu son armée. Le régime tient cela pour une victoire ; les casernes, elles, ont compris que le pouvoir de Niamey a échappé de justesse.
Ces jeunes officiers, eux, ont compris ce que trois ans de pouvoir militaire ont coûté au pays. Ils savent que le Niger qu’on les a envoyés défendre n’est pas celui d’un homme, mais celui de leurs morts, de Bankilaré, de Ouallam, de Téra et de Torodi. Ils savent que reprendre le palais n’aurait aucun sens si l’on n’y rendait pas, dans le même mouvement, le pays à ses lois, à ses urnes et à ses juges. Ils savent enfin qu’on ne se bat pas contre un homme ni pour un homme, mais pour un peuple qui attend depuis trois ans qu’on lui restitue son droit de choisir. Ma conviction est claire : Tiani tombera, et c’est cette génération-là qui le fera tomber.
Hamid Amadou N’gadé

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